«Si je n’ai pas le talent de ce pauvre Matamore, j’en ai presque la maigreur. Je prendrai son emploi et le remplacerai de mon mieux. Je suis votre camarade et veux l’être tout à fait. Aussi bien j’ai honte d’avoir profité de votre bonne fortune et de vous être inutile en l’adversité. D’ailleurs, qui se soucie des Sigognac au monde? Mon manoir croule en ruine sur la tombe de mes aïeux. L’oubli recouvre mon nom jadis glorieux, et le lierre efface mon blason sur mon porche désert. Peut-être un jour les trois cigognes secoueront-elles joyeusement leurs ailes argentées, et la vie reviendra-t-elle avec le bonheur à cette triste masure où se consumait ma jeunesse sans espoir. En attendant, vous qui m’avez tendu la main pour sortir de ce caveau, acceptez-moi franchement pour l’un des vôtres. Je ne m’appelle plus Sigognac.»

Isabelle posa sa main sur le bras du Baron comme pour l’interrompre; mais Sigognac ne prit pas garde à l’air suppliant de la jeune fille et il continua:

«Je plie mon titre de baron et le mets au fond de mon portemanteau, comme un vêtement qui n’est plus de mise. Ne me le donnez plus. Nous verrons si, déguisé de la sorte, je serai reconnu par le malheur. Donc je succède à Matamore et prends pour nom de guerre: le capitaine Fracasse!

—Vive le capitaine Fracasse! s’écria toute la troupe en signe d’acceptation, que les applaudissements le suivent partout!»

Cette résolution, qui d’abord étonna les comédiens, n’était pas si subite qu’elle en avait l’air. Sigognac la méditait depuis longtemps déjà. Il rougissait d’être le parasite de ces honnêtes baladins qui partageaient si généreusement avec lui leurs propres ressources, sans lui faire jamais sentir qu’il fût importun, et il jugeait moins indigne d’un gentilhomme de monter sur les planches pour gagner bravement sa part que de l’accepter en paresseux, comme aumône ou sportule. La pensée de retourner à Sigognac s’était bien présentée à lui, mais il l’avait repoussée comme lâche et vergogneuse. Ce n’est pas au temps de la déroute que le soldat doit se retirer. D’ailleurs, eût-il pu s’en aller, son amour pour Isabelle l’eût retenu, et puis, quoiqu’il n’eût point l’esprit facile aux chimères, il entrevoyait dans de vagues perspectives toutes sortes d’aventures surprenantes, de revirements et de coups de fortune auxquels il eût fallu renoncer en se confinant dans sa gentilhommière.

Les choses ainsi réglées, on attela le cheval au chariot et l’on se remit en route. Ce bon repas avait ranimé toute la troupe, et tous, à

Le pauvre vieux cheval n’avançait qu’avec une peine extrême... ([Page 163.])