Réchauffée par cette tiède atmosphère et cet accueil hospitalier, toute la troupe éprouvait un profond sentiment de bien-être. Les roses couleurs de la vie reparaissaient sur les visages pâles et les lèvres gercées de froid. La gaieté illuminait les yeux naguère atones, et l’espoir relevait la tête. Ce dieu louche, boiteux et taquin qu’on appelle le Guignon, se lassait enfin de persécuter la compagnie errante, et, apaisé sans doute par le trépas de Matamore, il voulait bien se contenter de cette maigre proie.

Bellombre avait appelé ses valets, qui couvrirent la nappe d’assiettes et de pots à large panse, à la grande jubilation de Blazius altéré de naissance, dont la soif était toujours éveillée, même aux heures nocturnes.

«Tu vois, dit-il au Tyran, combien mes prévisions à propos de la petite lumière rouge étaient logicalement déduites. Ce n’étaient point mirages ni fantômes. Une grasse fumée s’élève en tourbillonnant du potage abondamment garni de choux, navets et autres légumes. Le vin rouge et clair, tiré de frais, petille dans les brocs couronné de mousse rose. Le feu flambe d’autant plus vif qu’il fait froid dehors. Et, de plus, nous avons pour hôte le grand, l’illustre, le jamais assez loué Bellombre, fleur et crème des comédiens passés, présents et futurs, soit dit sans vouloir rabaisser le talent de personne.

—Notre bonheur serait parfait si le pauvre Matamore était là, soupira Isabelle.

—Que lui est-il donc survenu de fâcheux? dit Bellombre qui connaissait Matamore de réputation.»

Le Tyran lui raconta l’aventure tragique du capitaine resté dans la neige.

«Sans la rencontre heureuse que nous avons faite d’un ancien et brave camarade, il nous en pendait autant cette nuit au bout du nez, dit Blazius. On nous eût trouvés gelés comme matelots dans les ténèbres et frimas cimmériens.

—C’eût été dommage, reprit galamment Bellombre en lançant une œillade à Isabelle et à Sérafine; mais ces jeunes déesses eussent sans nul doute fait fondre la neige et dégelé la nature aux feux de leurs prunelles.

—Vous attribuez trop de pouvoir à nos yeux, répondit Sérafine; ils eussent été incapables même d’échauffer un cœur en cette obscurité lugubre et glaciale. Les larmes du froid y eussent éteint les flammes de l’amour.»

Tout en soupant, Blazius informa Bellombre de l’état où se trouvait la troupe. Il n’en parut nullement surpris.