MAITRE BILOT. ([Page 183.])
Au fond de la cour une arcade s’ouvrait, donnant passage sur les communs, cuisines, écuries et hangars.
Un air de prospérité régnait sur tout cela. Récemment crépies, les murailles égayaient l’œil; le bois des rampes, les balustres des galeries n’avaient pas un grain de poussière. Les tuiles neuves, dont les cannelures conservaient encore quelques minces filets de neige, brillaient gaiement au soleil d’hiver avec leur teinte d’un rouge vif. Des cheminées montaient en spirale des fumées de bon augure. Au bas du perron, son bonnet à la main, se tenait l’aubergiste, gaillard de vaste corpulence, faisant l’éloge de sa cuisine par les trois plis de son menton, et celui de son cellier par la belle teinte pourpre de sa face, qui semblait frottée de mûres comme le masque de Silène, ce bon ivrogne, précepteur de Bacchus. Un sourire qui allait de l’une à l’autre oreille ballonnait ses joues grasses et rapetissait ses yeux narquois dont l’angle externe disparaissait dans une patte d’oie de rides facétieuses. Il était si frais, si gras, si vermeil, si ragoûtant, si bien à point, qu’il donnait envie de le mettre à la broche et de le manger arrosé de son propre jus!
Quand il vit le Tyran, qu’il connaissait de longue date et savait bonne paye, sa belle humeur redoubla, car les comédiens attirent du monde, et les jeunes gens de la ville se mettent en dépense de collations, festins, soupers et autres régals pour traiter les actrices et gagner les bonnes grâces de ces coquettes par friandises, vins fins, dragées, confitures et telles menues délicatesses.
«Quelle bonne chance vous amène, seigneur Hérode? dit l’hôtelier; il y a longtemps qu’on ne vous a vu aux Armes de France.
—C’est vrai, répondit le Tyran, mais il ne faut pas toujours faire ses singeries sur la même place. Les spectateurs finissent par connaître tous vos tours et les exécuteraient eux-mêmes. Un peu d’absence est nécessaire. L’oublié vaut le neuf. Y a-t-il en ce moment beaucoup de noblesse à Poitiers?
—Beaucoup, seigneur Hérode, les chasses sont finies et l’on ne sait que faire. On ne peut pas toujours manger et boire. Vous aurez du monde.
—Alors, dit le Tyran, faites apporter les clefs de sept ou huit chambres, ôter de la broche trois ou quatre chapons, retirer de derrière les fagots une douzaine de bouteilles de ce petit vin que vous savez, et répandez par la ville ce bruit: que l’illustre troupe du seigneur Hérode est débarquée aux Armes de France avec un nouveau répertoire, se proposant de donner plusieurs représentations.»
Pendant que le Tyran et l’aubergiste dialoguaient de la sorte, les comédiens étaient descendus de voiture. Des valets s’emparèrent de leurs bagages et les portèrent aux chambres désignées. Celle d’Isabelle se trouva un peu écartée des autres, les plus proches se trouvant occupées. Cet éloignement ne déplut point à cette pudique jeune personne qu’embarrassait parfois cette promiscuité bohémienne à quoi force la vie errante des comédiens.