—Je m’en pique quelquefois, répondit Oreste, et maintenant rentrons, la belle effarouchée ne reparaîtra pas de sitôt. Ce soir, je mettrai mes grisons en campagne.»

Les deux amis remontèrent lentement les marches du vieil hôtel et disparurent. Revenons maintenant à nos acteurs.

Il y avait non loin de l’auberge un jeu de paume merveilleusement propre à établir une salle de spectacle. Les comédiens le louèrent, et un maître menuisier de la ville, sous la direction du Tyran, l’eut bientôt accommodé à sa nouvelle destination. Un peintre-vitrier, qui se mêlait de barbouiller des enseignes et de blasonner des armoiries sur les carrosses, rafraîchit les décorations fatiguées et déteintes, et même en peignit une avec assez de bonheur. La chambre où se déshabillaient et se rhabillaient les joueurs de paume, fut disposée en foyer pour les comédiens avec des paravents qui entouraient les toilettes des actrices et formaient des espèces de loges. Toutes les places marquées étaient retenues d’avance, et la recette promettait d’être bonne.

«Quel dommage, disait le Tyran à Blazius en énumérant les pièces qu’il serait bon de jouer, quel dommage que Zerbine nous manque! Une soubrette est à vrai dire le grain de sel, mica salis, et le piment des comédies. Sa gaieté étincelante illumine la scène: elle ravive les endroits languissants, et force le rire qui ne veut point se décider, en montrant ses trente-deux perles orlées de carmin vif. Par son caquetage, son impertinence et sa lascivité, elle fait valoir les afféteries pudiques, mollesses de langage et roucoulements de l’amoureuse. Les couleurs tranchées de sa cotte hardie amusent l’œil, et elle peut découvrir jusqu’aux jarretières, ou peu s’en faut, une jambe fine moulée dans un bas rouge à coins d’or, perspective agréable aux jeunes comme aux vieux, aux vieux surtout dont elle réveille la salacité endormie.

—Certes, répondit Blazius, la soubrette est un condiment précieux, une boîte aux épices qui saupoudre à propos la fadeur des comédies du temps. Mais il faut bien nous en passer. Ni Isabelle, ni Sérafine ne peuvent remplir ce rôle. D’ailleurs nous avons besoin d’une amoureuse et d’une grande coquette. Le diable soit de ce marquis de Bruyères qui nous a enlevé la perle, le phénix et le parangon des soubrettes en la personne de l’incomparable Zerbine!»

La conversation entre les deux comédiens en était là, quand une sonnerie argentine de grelots se fit entendre devant le porche de l’hôtel; bientôt des pas vifs et cadencés tintèrent sur le pavé de la cour, et les causeurs, s’accoudant à la balustrade de la galerie où ils se promenaient, aperçurent trois mules harnachées à l’espagnole, avec plumets sur la tête, broderies, houppes de laine, grappes de clochettes et couvertures rayées. Le tout fort propre et magnifique, ne sentant en rien la bête de louage.

Sur la première était monté un maraud de laquais, en livrée grise, portant le couteau de chasse à la ceinture et l’arquebuse en travers de l’arçon, l’air insolent comme un grand seigneur et qui autrement vêtu eût bien pu passer pour maître. Il tirait après lui par une longe entortillée autour de son bras la seconde mule chargée de deux énormes paquets équilibrés de chaque côté du bât et recouverts d’une cape de muestra valencienne.

La troisième mule, de meilleure mine et de plus fière allure encore que les deux autres, portait une jeune femme chaudement embossée dans un manteau garni de fourrures et coiffée d’un chapeau de feutre gris à plume rouge rabattu sur les yeux.

«Hé, dit Blazius au Tyran, ce cortége ne te rappelle-t-il point quelque chose? Il me semble que ce n’est pas la première fois que j’entends tinter ces grelots.

—Par saint Alipantin! répondit le Tyran, ce sont les propres mules qui vinrent enlever Zerbine au carrefour de la Croix. Quand on parle du loup...