Et madame de M***, que devint-elle? Elle avait déjà pris un amant quand Rodolphe la quitta, le tout par crainte d'en manquer.
Et M. de M***? il resta ce qu'il était, c'est-à-dire le plus dernier de M. Paul de Kock qu'il soit possible d'être, si les façons de plus font quelque chose à l'affaire.
Rodolphe et madame de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le monde; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme des gens qui se connaissent à peine. La belle chose que la civilisation!
Enfin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis épopée avec une intention marquée; car vous pourriez prendre ceci pour une histoire libertine, écrite pour l'édification des petites filles.
Il n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe très-profond sous cette enveloppe frivole: au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je vais vous l'expliquer tout au long.
Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau et la passion, représente l'âme humaine dans sa jeunesse et son inexpérience; madame de M*** représente la poésie classique, belle et froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques, déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sous ses chairs de marbre; du reste, ouverte à tous, et facile à toucher, malgré ses grandes prétentions et tous ses airs de hauteur; Mariette, c'est la vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille, qui convient à l'artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et qui parle, qui remue et palpite, qui vit de la vie humaine, de notre vie à nous, qui se laisse faire à toutes les fantaisies et à tous les caprices, et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il est sublime.
M. de M***, c'est le gros sens commun, la prose bête, la raison butorde de l'épicier; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique: cela devait être. Il est inférieur à sa femme; ceci est un sous-mythe excessivement ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavigne est inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu, M. de M***, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique.
Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui retient par le bout du doigt la poésie qui veut s'envoler, de la terre solide du réel, dans les espaces nuageux des rêves et des chimères: c'est don Juan qui donne la main à Childe-Harold.
J'espère que voilà une superbe explication à laquelle vous ne vous attendiez guère, garde national de lecteur que vous êtes.
Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe sera de votre goût, mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille occurrence vous n'eussiez pas hésité entre celle-ci et celle-là.