—A gauche, avec les flambarts; vous êtes les démocrates, c'est pourquoi vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du maryland; c'est pourquoi vous boirez du vin bleu, comme les filles de Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu'ils se l'humecteront avec les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le vin de Chypre est supérieur au vin de Brie.

Les truands se mêlèrent aux flambarts.

—C'est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse?

—Pas ici, c'est trop petit.

—Dans la maison de Théodore, dans la maison du faubourg, vous savez: il y aura plus de place. Que vous en semble?—C'est convenu.—A quand l'orgie?—Il est six heures.—A minuit; il faut bien cela pour les préparatifs.

—A propos, comment nous arrangerons-nous pour la décoration de la salle?

—Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments comme dans le Roi s'amuse. Il me paraît difficile de concilier la salle à manger du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de P.-L. Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec l'auberge de Saint-Tropez de M. Eugène Sue.

—Ceci est épineux, et, d'ailleurs, le temps nous galope; admettons pour cette fois-ci le lieu vague que propose Corneille dans les préfaces de ses tragédies, un lieu qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre, ni une maison, ni une rue, mais qui est un peu tout cela. La chambre de Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous faire illusion. On établira une table en fer à cheval: à l'une des extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de porcelaine, des cristaux et de l'argenterie; à l'autre, un torchon de toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des fourchettes en métal d'Alger.

—Et des filles, il nous faut absolument des filles!

—Des filles, je m'en charge, fit Roderick, mais pour la partie fashionable seulement. Je connais tout ce qu'il y a de mieux de ce genre, et je vous amènerai ce qu'on peut nommer à juste titre l'élite de la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous les enverrez ici; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles vaudront!