—Buvons! reprit toute la troupe en chœur. Et ces messieurs, quoique déjà passablement ivres, s'entonnèrent rasades sur rasades.
C'est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs de livres obscènes outrepassent les proportions humaines de la manière la plus invraisemblable; les uns font tenir dans le corps d'un misérable petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de vin qu'il n'en tiendrait dans la tonne d'Heidelberg; les autres font accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui énerveraient plusieurs douzaines d'hercules. Je voudrais bien savoir quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte adressée au lecteur, je penche à le croire. En tout cas, de pareils livres sont très-pernicieux; ils nous font mépriser des marchands de vin et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses, doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants.
Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et assez mauvais estomac, et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l'eau coupée de lait, je laisse mon verre plein à côté de moi, pendant que mes dignes camarades ne font que vider le leur, et semblent, en vérité, plutôt des pompes ou des éponges que des hommes ayant reçu le sacrement du baptême.
En attendant qu'ils soient tout à fait ivres-morts, je vais, pour passer le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui, Dieu et les épithètes aidant, n'aura guère que cinq ou six pages. Je ne sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendriez-vous? on oublie bien son chien et sa maîtresse); mais j'ai promis, quelques lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières de dire en usage aujourd'hui.
Vous devez être las de m'entendre jargonner, dans mon grossier patois, comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me retirer de ce monde.
Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne vous satisfait pas complétement, j'espère, mesdames, que vous daignerez m'excuser, vu le peu d'habitude que j'ai de ces sortes de choses.
Certes, c'était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes réunis autour de cette table; on eût dit un sabbat de sorciers et de démons…
Pouah! pouah! voilà un commencement fétide, c'est le poncif de 1829. Cela est aussi bête qu'un journal d'hier, aussi vieux qu'une nouvelle de ce matin. Si vous n'êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et, comme Cathos ou Madelon des Précieuses ridicules, il n'y a pas jusqu'à mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu'à mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode: donc je recommence.
Oh! l'orgie laissant aller au vent sa gorge folle, toute rose de baisers; l'orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues, dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à celui-là; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe, qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie; l'orgie débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à droite et à gauche; l'orgie querelleuse et blasphématrice, prompte à chercher son stylet à sa jarretière; l'orgie frémissante, qui n'a qu'à étendre sa baguette pour faire un poëte d'un idiot, et un idiot d'un poëte; l'orgie qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans nos veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des rubis à nos lèvres; l'orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme; l'orgie…
Ouf! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l'amour de ma dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée et renâcle comme un âne poussif.