—Ma tante Gryselde, interrompit Théodore, était certainement une honnête femme.
—Mon digne ami, je ne sais pas à quoi ton père et ta mère pensaient en te faisant, mais certainement ils pensaient à autre chose: ils ont manqué ta cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, était bossue, rousse, borgne et brèche-dent; elle n'a pas dû être beaucoup sollicitée, ce qui ne prouve pas qu'elle n'ait sollicité elle-même, car l'âne regimbe, et la chair est plus éloquente que l'esprit.
—Tu es donc matérialiste, ô Roderick?
—Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; c'est plus sûr. Tu devrais bien l'être aussi, car il est bien évident qu'il existe cent et quelques livres de chair qu'on nomme Théodore, et l'existence de son esprit est au moins problématique, à entendre la sotte conversation que nous menons ensemble.
Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi usé que du Florian; mais tu me permettras de te faire part de quelques réflexions: y a-t-il dans le monde une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en action, il y en a, mais en pensée? je ne le crois pas. Tu vas me trouver singulier, mais je veux être coupé par rouelles comme une betterave, si je n'aimerais pas mieux une femme qui aurait failli corporellement qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une a ses sens pour excuse, l'autre n'en a pas; en un mot, j'épouserais plus volontiers une fille qui aurait été violée qu'une qui aurait résisté à un amant aimé. Je préfère, tout matérialiste que je suis, la virginité de l'âme à celle du corps. A bien fouiller la vertu des femmes, il ne reste à l'analyse que des vices, l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sûre du secret, aura la force de résister? aucune; c'est ce qui explique pourquoi les prêtres avaient tant de femmes autrefois. Quelle est la femme qui, arrivée au bout de sa carrière, ne se soit pas repentie d'avoir été vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas souhaité d'être homme?
Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se donner le plaisir de déchirer celles qui ne le sont pas: celles-ci par la crainte qu'elles ont de celles-là; d'autres par nonchalance ou faute d'occasions; d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle, parce qu'elles n'ont ni cœur, ni entrailles, parce qu'elles ne sentent ni ne comprennent rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes.
Au fond, il n'y a guère que le moyen de corruption qui varie; elles sont toutes corruptibles. Une cède parce que son orgueil est flatté, parce que vous êtes pair de France, que vous êtes duc, que vous avez une célébrité quelconque; une parce qu'elle aime les parures, les diamants et les plumes; l'autre, pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un à qui parler, à qui donner le bras; c'est un grand hasard quand il y en a une qui cède par amour: ce sont là les vertueuses, à mon sens.
Celle qui tient encore à cent mille francs, céderait à deux cents. Il y a là-dessus un trait historique d'un courtisan à une reine que je ne vous dirai pas, car vous le savez comme moi, et qui est d'une grande vérité. Il n'y a pas de différence de la femme qui se livre pour un million à la fille qui se prostitue pour cent sous.
Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le croire; qui vous dit qu'il faut lui en avoir d'obligation? Un coup de sonnette, une porte ouverte brusquement, sont peut-être la seule cause de cette vertu intacte dont elle fait tant d'étalage.
Un bon verrou bien tiré, et une porte dérobée en cas d'accident, il n'y a pas de vertu avec cela.