Le grillon, malade ou irrité, n'avait pas fait entendre sa voix depuis la soirée fatale. Le tourne-broche avait inutilement essayé de lier conversation avec lui, il restait muet au fond de son trou.
La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. Elle fut réduite à une simplicité évangélique. Adieu les poulardes blondes, si appétissantes dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de lard, la truite à la robe de nacre semée d'étoiles rouges! Adieu, les mille gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes des prêtres connaissent seules le secret! Le bouilli filandreux avec sa couronne de persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle.
Le cœur saignait à Berthe quand il lui fallait servir ces plats simples et grossiers; elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table, et en détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les apprêter, comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. La cuisine, jadis si gaie et si vivante, avait un air de tristesse et de mélancolie.
Le brave Tom lui-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé: il restait des journées entières assis sur son derrière, sans se permettre la moindre gambade; le coucou retenait sa voix d'argent et sonnait bien bas; les casseroles, inoccupées, avaient l'air de s'ennuyer à périr; le gril étendait ses bras noirs comme un grand désœuvré; les cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu: la flamme était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long de la plaque.
Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir à bout de vaincre son chagrin. Ce beau vieillard, si gras, si vermeil, si épanoui, avec ses trois mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive qui chantait après boire la petite chanson, vous ne l'auriez certainement pas reconnu.
Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. Il n'avait plus de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique exemplaire (Elzévir) des Confessions de saint Augustin, exemplaire auquel il tenait tant et qu'il montrait avec orgueil aux curés des environs, n'était pas remué plus souvent que les autres; une araignée avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos.
Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans une mer de douloureuses réflexions; il songeait avec amertume qu'il ne pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux camarades d'école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du séminaire, et se réjouir d'être encore si vert et si gaillard après tant d'anniversaires célébrés ensemble.
Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes blanches de poussière, qu'il tenait sous le sable, au profond de sa cave, et qu'il réservait pour les grandes occasions; celles-là bues, il n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. Ce qui le chagrinait surtout, c'était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses pauvres dehors avec un Dieu vous garde!
Ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il descendait au jardin; il ne prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l'on aurait marché sur les tournesols sans lui faire dire: Ah!
Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison semblait même augmenter sa mélancolie.