Il entra dans la cuisine, tout pâle et tout tremblant, et raconta à Berthe ce qui venait de lui arriver.
—Notre bon maître est mort, dit Berthe en sanglotant: mettons-nous à genoux, et prions pour le repos de son âme!
Nous récitâmes ensemble les prières funèbres. Tom, inquiet, rôdait autour de notre groupe, en nous jetant avec ses prunelles vertes des regards intelligents et presque surhumains; il semblait nous demander le secret de notre douleur subite, et poussait, pour attirer l'attention sur lui, de petits miaulements plaintifs et suppliants.
—Hélas! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant le dos de la main, tu ne te chaufferas plus, l'hiver, sur le genou de monsieur, dans la belle chambre rouge, et tu ne mangeras plus les têtes de poisson sur le coin de son assiette!
Le grillon ne chantait que bien rarement. La maison semblait morte, le jour avait des teintes blafardes, et ne pénétrait qu'avec peine les vitres jaunes, la poussière s'entassait dans les chambres inoccupées, les araignées jetaient sans façon leur toile d'un angle à l'autre, et provoquaient inutilement le plumeau; l'ardoise du toit, autrefois d'un bleu si vif et si gai, prenait des teintes plombées, les murailles verdissaient comme des cadavres, les volets se déjetaient, les portes ne joignaient plus; la cendre grise de l'abandon descendait fine et tamisée sur tout cet intérieur naguère si riant et d'une si curieuse propreté.
La saison avançait; les collines frileuses avaient déjà sur leurs épaules les rousses fourrures de l'automne, de larges bancs de brouillard montaient du fond de la vallée, et la bruine rayait de ses grêles hachures un ciel couleur de plomb.
Il fallait rester des journées entières à la maison, car les prairies mouillées, les chemins défoncés ne nous permettaient plus que rarement le plaisir de la promenade.
Maria dépérissait à vue d'œil, et devenait d'une beauté étrange; ses yeux s'agrandissaient et s'illuminaient de l'aurore de la vie céleste; le ciel prochain y rayonnait déjà. Ils roulaient moelleusement sur leurs longues paupières comme deux globes d'argent bruni, avec des langueurs de clair de lune et des rayons d'un bleu velouté que nul peintre ne saurait rendre: les couleurs de ses joues, concentrées sur le haut des pommettes en petit nuage rose, ajoutaient encore à l'éclat divin de ces yeux surnaturels où se concentrait une vie près de s'envoler; les anges du ciel semblaient regarder la terre par ces yeux-là.
A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle était pâle comme de la cire vierge; ses tempes et ses mains transparentes laissaient voir un délicat lacis de veines azurées; ses lèvres décolorées s'exfoliaient en petites pellicules lamelleuses: elle était poitrinaire.
Comme j'avais l'âge d'entrer au collége, mes parents me firent revenir à la ville, d'autant plus qu'ils avaient appris la mort de mon oncle, qui avait fait une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'était fendu la tête.