Heureusement, le commissaire est un homme de bon sens, ou à peu près; le prisonnier se réclame de personnes connues, et le commissaire le fait mettre en liberté, non sans lui avoir débité un petit discours paternel sur les hautes vertus de l'ordre de choses et l'excellence du gouvernement actuel, à qui rien n'échappe, et qui fait arrêter même les innocents, de peur de manquer les coupables.
Le réfractaire, parfaitement édifié, se retire, et, décidé à braver tout, rentre effrontément chez lui, où il vit dans le plus profond repos pendant une semaine; car les argousins ne peuvent se figurer qu'un homme qui a dix-huit jours de prison puisse ne pas être en fuite, et le cherchent dans les quartiers les plus éloignés.
Cependant, chaque coup de sonnette lui cause un soubresaut nerveux et le fait plonger dans une armoire, où il entre en trois morceaux.
A la fin, les argousins se ravisent et reviennent se mettre de planton à sa porte.
Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la patte d'un garde municipal lui tomber sur le collet comme une massue; il entend tonner à son oreille cette phrase formidable:
—Au nom du roi et de la loi, je vous arrête!
Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, se tiennent à distance; la résistance est impossible; le commissaire est là, tout auprès dans un fiacre, avec son écharpe et sa commission, rien n'y manque.
Le réfractaire est pris. Il a fallu pour cela un an de poursuites, et cinq mouchards qui auraient beaucoup mieux fait d'appliquer leur intelligence à prendre des voleurs et des assassins.
Cette résistance a coûté au réfractaire:
Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs, sans compter les pourboires; deux logements à la campagne de 300 francs chacun, ci 600 francs; trois appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires donnés à la contre-police du réfractaire, 100 francs; la perte d'un ami qui devait 500 francs, ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida, qui ne peut s'évaluer que moralement; la perte de cent journées de travail, valant 2,000 francs au moins; achats de faux nez, moustaches et favoris postiches et autres déguisements, 150 francs; affaires manquées, billets protestés pendant des absences, 1,000 francs. Total: 6,750 francs.