Je fus très-étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte; c'est le sentiment qu'on éprouve en face des révélations du génie.

—Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J'ai trouvé pour ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux sont trop chères, et, d'ailleurs, personne ne les lit; j'irai de nuit m'asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je commencerai une petite promenade d'agrément au-dessus de la zone des réverbères; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des boulevards jusqu'à la place de la Bastille, où j'irai embrasser le génie de la liberté sur sa colonne de bronze.

Cela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois ou quatre mois.

Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J'entendis frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J'avouerai courageusement que j'éprouvai une frayeur horrible. Au moins si ce n'était qu'un voleur, m'écriai-je dans une angoisse d'épouvante, mais ce doit être le diable, l'inconnu, celui qui rôde la nuit, quærens quem devoret. On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des traits qui ne m'étaient pas étrangers. Une voix prononça mon nom et me dit:

—Ouvrez donc, il fait un froid atroce.

Je me levai. J'ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il était entouré d'une ceinture gonflée de gaz; des ligatures et des ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes; il se défit de son appareil et s'assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je tirai de l'armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction, c'est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient l'auréole à s'y méprendre.

—Mon cher, me dit-il après une pause, j'ai réussi tout à fait; l'aigle n'est qu'un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je fais ce que je veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs. Et cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant! mes ailes ne coûtent guère plus qu'un parapluie ou une paire de socques. Quelle étrange chose! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos d'une carte, quelques ressorts arrangés par moi d'une certaine manière, et le monde va être changé. Le vieil univers a vécu; religion, morale, gouvernement tout sera renouvelé. D'abord, revêtu d'un costume étincelant, je descendrai de ce que jusqu'à présent l'on a appelé le ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je révélerai aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l'antique pesanteur; je les rendrai semblables à des anges, on serait dieu à moins. Beaucoup le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec mon invention, plus de frontières, plus de douanes, plus d'octroi, plus de péages; l'emploi d'invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la mer; car, au moyen d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajouté à mon appareil comme appendice, on peut s'élever à des hauteurs incommensurables. Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes. L'architecture est renversée de fond en comble; les fenêtres deviennent des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques. Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. Plus de guerre; la stratégie est inutile, l'artillerie ne peut plus servir; pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. Dans quelque temps d'ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l'heure!

Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre de vin. Son enthousiasme tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait nécessiter, avec une richesse de couleurs et d'images à désespérer un disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite. Je lui ouvris la fenêtre, il s'élança dans les profondeurs grises du ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir si je veillais ou si je dormais.

J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l'ai plus rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l'a-t-elle laissé en route? S'est-il cassé le cou ou s'est-il noyé dans un océan quelconque? A-t-il eu les yeux arrachés par l'oiseau Rock sur les cimes de l'Himalaya? C'est ce que j'ignore profondément. Je vous ferai savoir les premières nouvelles que j'aurai de lui.

1843.