Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres; il avait, selon l'usage doublé sa rhétorique, il avait fait autant de pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous le peindrai en un mot: il était fort en thème; du latin et du grec, il n'en savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le français.
Vous voyez que c'était un personnage de haute espérance que le jeune Daniel Jovard.
Avec de l'étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis voyageur et un délicieux second clerc d'avoué.
Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l'homme établi, le sergent, l'électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette au collége la Pucelle et la Guerre des Dieux, les Ruines de Volney et autres livres semblables: c'est pourquoi il était esprit fort comme M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. Le Constitutionnel n'avait pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue; il en voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu'en politique et en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout court; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient dansé autour du buste de Racine après le succès d'Hernani; s'il avait pris du tabac, il l'aurait infailliblement pris dans une tabatière Touquet; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et s'accommodait assez de gloire suivi ou précédé de victoire; en sa qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et l'opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons: il aimait fort aussi le gigot à l'ail et la tragédie en cinq actes.
Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre tonner dans l'arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches, les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands maîtres pour un jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de la voisine.
Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutôt nié l'existence de Montmartre que celle du Parnasse; il aurait plutôt nié la virginité de sa petite cousine, dont, suivant l'usage, il était fort épris, que la virginité d'une seule des neuf Muses. Bon jeune homme! je ne sais pas à quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu'il était. Il est vrai qu'il ne croyait pas en Dieu; mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M. Arnault et en M. Baour mêmement; il croyait au quatrain du marquis de Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions de M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs de dents et des porte-couronnes.
Il était impossible d'être plus fossile et antédiluvien qu'il ne l'était. S'il avait fait un livre, et qu'il lui eût accolé une préface, il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes; car, outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au public et à la postérité.
Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée complète de l'homme, nous dirons qu'il chantait fort joliment Fleuve du Tage et Femme sensible, qu'il déclamait le récit de Théramène aussi bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu'il dessinait avec un grand succès le nez du Jupiter olympien, et jouait très-agréablement au loto.
Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel Jovard, tissus de soie et d'or (vieux style), s'écoulaient semblables l'un à l'autre; il n'avait ni vague à l'âme, ni passion d'homme dans sa poitrine d'homme; il n'avait pas encore demandé de genoux de femme pour poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et s'acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie: personne n'aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme futur.
Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre; le jeune Achille s'éveilla à la vue d'une épée: voici comment s'éveilla le génie de l'illustre Daniel Jovard.