Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait aux Français ce soir-là.
Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle d'un bon seigneur caduc, vénérable et jaloux, qu'il ne pouvait voir que difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise.
Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du monde, la Polynésie y comprise, la terrasse des Feuillants et le bois des marronniers du côté de l'eau, étant si européennement reconnus comme lieux solitaires, que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur les pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un groupe sentimental.
Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison à vous donner que celle-là, et que je n'en chercherai pas une seconde; vous aurez donc l'extrême obligeance de vous en contenter.
Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux sortit pendant l'entr'acte, le très-ordinaire Daniel Jovard sortit aussi; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu'ils se rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et s'avança vers lui; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube, il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour n'être pas obligé de le reconnaître; mais un regard jeté autour de lui l'ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et attendit son ancien camarade de pied ferme; c'est une des plus belles actions de la vie de Ferdinand de C***.
Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parler de la pièce qu'on représentait. Daniel Jovard l'admirait bénévolement, et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d'une opinion tout à fait différente de la sienne.
—Mon très-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet, c'est empire, c'est perruque, c'est rococo, c'est pompadour; il faut être momie ou fossile, membre de l'Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d'un froid à geler les jets d'eau en l'air; ces grands dégingandés d'hexamètres qui s'en vont bras dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en reviennent de la guinguette, l'un portant l'autre et nous portant le tout, sont vraiment quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces grands dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui s'amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés académiquement, tout cela n'est-il pas étrangement misérable et ennuyeux à faire bâiller les murailles?
—Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta timidement Daniel Jovard.
—Bah! ils ont travaillé pour leur temps; s'ils revenaient au monde aujourd'hui, ils feraient probablement l'inverse de ce qu'ils ont fait; ils sont morts et enterrés comme Malbrouck et bien d'autres qui les valent, et dont il n'est plus question; qu'ils dorment comme ils nous font dormir, ce sont de grands hommes, je ne m'y oppose pas. Ils ont pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment le poivre; va pour le poivre: voilà tout le secret des littératures. Trinc! c'est le mot de la dive bouteille et la résolution de toute chose; boire, manger, c'est le but; le reste n'est qu'un moyen: qu'on y arrive par la tragédie ou le drame, n'importe, mais la tragédie n'a plus cours. A cela, tu me diras qu'on peut être savetier ou marchand d'allumettes, que c'est plus honorable et plus sûr; j'en conviens, mais enfin tout le monde ne peut pas l'être, et puis il faut un apprentissage: l'état d'auteur est le seul pour lequel il n'en faille pas, il suffit de ne guère savoir le français et très-peu l'orthographe. Voulez-vous faire un livre? prenez plusieurs livres; ceci diffère essentiellement de la Cuisinière bourgeoise, qui dit: Voulez-vous un civet? prenez un lièvre. Vous détachez un feuillet ici, un feuillet là, vous faites une préface et une post-face, vous prenez un pseudonyme, vous dites que vous êtes mort de consomption ou que vous vous êtes lavé la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, et vous escamotez le plus joli petit succès qu'il soit possible de voir. Une chose qu'il faut soigner, ce sont les épigraphes. Vous en mettez en anglais, en allemand, en espagnol, en arabe; si vous pouvez vous en procurer une en chinois, cela fera un effet merveilleux, et, sans être Panurge, vous vous trouverez insensiblement possesseur d'une mignonne réputation d'érudit et de polyglotte, qu'il ne tiendra qu'à vous d'exploiter. Tout cela te surprend, et tu ouvres des yeux comme des portes cochères. Débonnaire et naïf comme tu l'es, tu croyais bourgeoisement qu'il ne s'agissait que de faire son œuvre avec conscience; tu n'as pas oublié le «nonum prematur in annum» et le «vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage»; ce n'est plus cela: on broche en trois semaines un volume qu'on lit en une heure et qu'on oublie en un quart d'heure. Mais tu rimaillais, à ce qu'il me semble, quand tu étais au collége. Tu dois rimailler encore; c'est une de ces habitudes qui ne se perdent pas plus que celle du tabac, du jeu et des filles.
Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement; Ferdinand, qui s'en aperçut, continua ainsi: