RODOLPHE.—Ceci est vrai comme de l'algèbre.
LE MARI.—Et les jetons de séance, qui sont très-commodes pour jouer aux cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté? Que vous en semble, Rodolphe?
RODOLPHE, la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur.—Mais je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose.
MADAME DE M***, ayant pitié de Rodolphe, et n'étant pas fâchée de contrarier son mari en rendant service à son amant.—Fi donc! messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes. Ne sauriez-vous rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien dire!
LE MARI, du ton le plus obséquieux.—Ma toute bonne, je te ferai observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; tu nous regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt d'envie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
RODOLPHE, d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre comme celle de l'ombre dans Hamlet.—Certainement, je meurs d'envie de faire une partie avec vous.
Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge son frein et n'ose éclater; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé convoiter l'âne, le bœuf ou la femme de son prochain.
Madame de M*** bâille horriblement; le mari déguise à peine sa joie et se frotte les mains de l'air le plus triomphal; Rodolphe a la physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très-bien poser pour un Ecce homo. Il est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à faire pour attraper l'X. Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le reconduit, et madame de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette phrase courte, mais significative:—A demain, mon ange, et de bonne heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de quoi consoler de la perte de quelques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X; car, en ce temps-là, le roi-citoyen n'était pas inventé.
Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent pas le diable; cela n'est pas difficile à voir. Tout cela est d'un fade et d'un banal à vous donner des nausées: on dirait d'une comédie de M. Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet interminable dialogue n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, et, levant la paille, l'auteur qui a écrit cela n'est qu'un petit grimaud à qui il faudrait donner du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au feu.
Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la faute n'en est peut-être pas entièrement à l'auteur, et que, voulant retracer avec fidélité une situation banale, il a été forcé d'être banal; car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il hait le commun autant que vous, pour le moins, et qu'il n'y tombe qu'à son corps défendant; il a été trompé comme vous, il ne s'imaginait pas avoir à écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d'un jeune homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe.