Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en user de la sorte. Si j'étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. Il n'y a donc pas de corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, pas de dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière! Les couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix excessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là après à fumer le cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule!

O lâche! ô couard! jette-toi dans les latrines, comme feu l'empereur Héliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te proposer trop poncifs et trop académiques.

Mon cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, fais-moi l'amitié de te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un effet assez poétique; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros.

Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage de me dispenser d'écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire interminable le bienheureux mot FIN, qui n'est pas, à coup sûr, attendu avec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre biographe.

D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t'assure, ô Rodolphe, que j'aimerais mille fois mieux m'aller promener au bois que de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en faire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être obligés de voir des vaudevilles et des opéras comiques, et de ne pouvoir s'en aller à la campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à la tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume quelconque; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des remercîments et me décerne une couronne civique.

Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où je ne sais en vérité que mettre, et l'imprimeur est là, dans l'antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires comme un vautour à jeun.

Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas comme les autres auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de ruines. Je n'emploie pas de fantômes, encore moins de brigands; j'ai laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin: ni meurtre, ni pendaison, ni écartèlement, pas un pauvre petit cadavre pour égayer la narration et étouper les endroits vides.

Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de fournir, jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de vingt-six lignes à la page et de trente-cinq lettres à la ligne.

Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu'une vingtaine de lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas eu l'idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant eue que trop tard.

D'ailleurs, ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables. Avec des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma dinde de marrons au lieu de truffes; vous êtes trop fins gourmets pour ne pas vous en apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je veux éviter par-dessus toute chose.