Chaque geste, chaque air de tête, chaque aspect différent de votre beauté se gravent sur le miroir de mon âme avec une pointe de diamant, et rien au monde n'en pourrait effacer la profonde empreinte; je sais à quelle place était l'ombre, à quelle place était la lumière, le méplat que lustrait le rayon du jour, et l'endroit où le reflet errant se fondait avec les teintes plus assouplies du cou et de la joue. — Je vous dessinerais absente; votre idée pose toujours devant moi.
Tout enfant, je restais des heures entières debout devant les vieux tableaux des maîtres, et j'en fouillais avidement les noires profondeurs. — Je regardais ces belles figures de saintes et de déesses dont les chairs d'une blancheur d'ivoire ou de cire se détachent si merveilleusement des fonds obscurs, carbonisés par la décomposition des couleurs; j'admirais la simplicité et la magnificence de leur tournure, la grâce étrange de leurs mains et de leurs pieds, la fierté et le beau caractère de leurs traits, à la fois si fins et si fermes, le grandiose des draperies qui voltigeaient autour de leurs formes divines, et dont les plis purpurins semblaient s'allonger comme des lèvres pour embrasser ces beaux corps. — À force de plonger opiniâtrement mes yeux sous le voile de fumée, épaissi par les siècles, ma vue se troublait, les contours des objets perdaient leur précision, et une espèce de vie immobile et morte animait tous ces pâles fantômes des beautés évanouies; je finissais par trouver que ces figures avaient une vague ressemblance avec la belle inconnue que j'adorais au fond de mon coeur; je soupirais en pensant que celle que je devais aimer était peut-être une de celles-là, et qu'elle était morte depuis trois cents ans. Cette idée m'affectait souvent au point de me faire verser des larmes, et j'entrais contre moi en de grandes colères de n'être pas né au seizième siècle, où toutes ces belles avaient vécu. — Je trouvais que c'étaient de ma part une maladresse et une gaucherie impardonnables.
Lorsque j'avançai en âge, le doux fantôme m'obséda encore plus étroitement. Je le voyais toujours entre moi et les femmes que j'avais pour maîtresses, souriant d'un air ironique et raillant leur beauté humaine de toute la perfection de sa beauté divine. Il me faisait trouver laides des femmes réellement charmantes et faites pour rendre heureux quiconque n'aurait pas été épris de cette ombre adorable dont je ne croyais pas que le corps existât et qui n'était que le pressentiment de votre propre beauté. Ô Rosalinde! que j'ai été malheureux à cause de vous, avant de vous connaître! ô Théodore! que j'ai été malheureux à cause de vous, après vous avoir connu! -Si vous voulez, vous pouvez m'ouvrir le paradis de mes rêves. Vous êtes debout sur le seuil, comme un ange gardien enveloppé dans ses ailes, et vous en tenez la clef d'or entre vos belles mains. — Dites, Rosalinde, dites, le voulez- vous?
Je n'attends qu'un mot de vous pour vivre ou pour mourir: — le prononcerez-vous? Êtes-vous Apollon chassé du ciel, ou la blanche Aphrodite sortant du sein de la mer? où avez-vous laissé votre char de pierreries attelé de quatre chevaux de flamme? Qu'avez- vous fait de votre conque de nacre et de vos dauphins à la queue azurée? — quelle nymphe amoureuse a fondu son corps dans le vôtre au milieu d'un baiser, ô beau jeune homme, plus charmant que Cyparisse et qu'Adonis, plus adorable que toutes les femmes!
Mais vous êtes une femme, nous ne sommes plus au temps des métamorphoses; — Adonis et Hermaphrodite sont morts, — et ce n'est plus par un homme qu'un pareil degré de beauté pourrait être atteint; car, depuis que les héros et les dieux ne sont plus, vous seules conservez dans vos corps de marbre, comme dans un temple grec, le précieux don de la forme anathématisée par Christ, et faites voir que la terre n'a rien à envier au ciel; vous représentez dignement la première divinité du monde, la plus pure symbolisation de l'essence éternelle, — la beauté.
Dès que je vous ai vue, quelque chose s'est déchiré en moi, un voile est tombé, une porte s'est ouverte, je me suis senti intérieurement inondé par des vagues de lumière; j'ai compris que ma vie était devant moi, et que j'étais enfin arrivé au carrefour décisif. — Les parties obscures et perdues de la figure à moitié rayonnante que je cherchais à démêler dans l'ombre se sont illuminées subitement; les teintes rembrunies qui noyaient le fond du tableau se sont doucement éclairées; une tendre lueur rosée a glissé sur l'outremer un peu verdi des lointains; les arbres qui ne formaient que des silhouettes confuses ont commencé à se découper d'une manière plus nette; les fleurs chargées de rosée ont piqué de points brillants la sourde verdure du gazon. J'ai vu le bouvreuil avec sa poitrine écarlate au bout d'une branche de sureau, le petit lapin blanc aux yeux roses et aux oreilles droites, qui sort sa tête entre deux brins de serpolet et passe sa patte sur son museau, et le cerf craintif qui vient boire à la source et mirer sa ramure dans l'eau. — Du matin où le soleil de l'amour s'est levé sur ma vie, tout a changé; là où vacillaient dans l'ombre des formes à peine indiquées que leur incertitude rendait terribles ou monstrueuses se dessinent avec élégance des groupes d'arbres en fleurs, des collines s'arrondissent en gracieux amphithéâtres, des palais d'argent avec leurs terrasses chargées de vases et de statues baignent leurs pieds dans les lacs d'azur et semblent nager entre deux _ciels; _ce que je prenais dans l'obscurité pour un dragon gigantesque aux ailes armées d'ongles et rampant sur la nuit avec ses pattes écaillées n'est qu'une felouque à la voile de soie, aux avirons peints et dorés, pleine de femmes et de musiciens, et cet effroyable crabe que je croyais voir agiter au-dessus de ma tête ses crochets et ses pinces n'est qu'un palmier à éventail dont la brise nocturne remuait les feuilles étroites et longues. — Mes chimères et mes erreurs se sont évanouies: — j'aime.
Désespérant de vous trouver jamais, j'accusais mon rêve de mensonge et je faisais des querelles furieuses au sort: — je me disais que j'étais bien fou de chercher un pareil type, ou que la nature était bien inféconde et le Créateur bien inhabile de ne pouvoir réaliser la simple pensée de mon coeur. — Prométhée avait eu ce noble orgueil de vouloir faire un homme et de rivaliser avec Dieu; moi, j'avais créé une femme, et je croyais qu'en punition de mon audace un désir toujours inassouvi me rongerait le foie comme un autre vautour; je m'attendais à être enchaîné avec des fers de diamant sur une roche chenue au bord du sauvage Océan, — mais les belles nymphes marines aux longs cheveux verts, élevant au-dessus des flots leur gorge blanche et pointue, et montrant au soleil leur corps de nacre de perle tout ruisselant des pleurs de la mer, ne seraient point venues s'accouder sur le rivage pour me faire la conversation et me consoler dans ma peine comme dans la pièce du vieil Eschyle. Il n'en a point été ainsi.
Vous êtes venue, et j'ai dû reprocher son impuissance à mon imagination. — Mon tourment n'a pas été celui que je craignais, d'être perpétuellement en proie à une idée sur une roche stérile: mais je n'en ai pas moins souffert. J'avais vu qu'en effet vous existiez, que mes pressentiments ne m'avaient point menti sur ce point; mais vous vous êtes présentée à moi avec la beauté ambiguë et terrible du sphinx. Comme Isis, la mystérieuse déesse, vous étiez enveloppée d'un voile que je n'osais soulever de peur de tomber mort.
Si vous saviez, sous mes apparences distraites, avec quelle attention haletante et inquiète je vous observais et vous suivais jusque dans vos moindres mouvements! Rien ne m'échappait; comme je regardais ardemment le peu qui paraissait de votre chair au cou ou aux poignets pour tâcher de constater votre sexe! Vos mains ont été pour moi le sujet d'études profondes, et je puis dire que j'en connais les moindres sinuosités, les plus imperceptibles veines, la plus légère fossette; vous seriez cachée des pieds à la tête sous le plus impénétrable domino que je vous reconnaîtrais à voir seulement un de vos doigts. J'analysais les ondulations de votre marche, la manière dont vous posiez les pieds, dont vous releviez vos cheveux; je cherchais à surprendre votre secret dans l'habitude de votre corps. — Je vous épiais surtout à ces heures de mollesse où les os semblent retirés du corps et où les membres s'affaissent et ploient comme s'ils étaient dénoués, pour voir si la ligne féminine se prononcerait plus hardiment dans cet oubli et cette nonchalance. Jamais personne n'a été couvé du regard aussi ardemment que vous.
Je m'oubliais dans cette contemplation pendant des heures entières. Retiré dans quelque coin du salon, ayant en main un livre que je ne lisais point, ou tapi derrière le rideau de ma chambre, lorsque vous étiez dans la vôtre et que les jalousies de votre fenêtre étaient levées, alors, bien pénétré de la beauté merveilleuse qui se répand autour de vous et vous fait comme une atmosphère lumineuse, je me disais: Assurément c'est une femme; — puis tout à coup un mouvement brusque et hardi, un accent viril ou quelque façon cavalière détruisait dans une minute mon frêle édifice de probabilités, et me rejetait dans mes irrésolutions premières.