Que de fois je me suis coloré contre moi-même! que d'efforts j'ai faits pour ne pas être ainsi! Comme je me suis exhorté à être tendre, amoureux, passionné! que souvent j'ai pris mon âme par les cheveux et l'ai traînée sur mes lèvres au beau milieu d'un baiser!
Quoi que j'aie fait, elle s'est toujours reculée en s'essuyant, aussitôt que je l'ai lâchée. Quel supplice pour cette pauvre âme d'assister aux débauches de mon corps et de s'asseoir perpétuellement à des festins où elle n'a rien à manger!
C'est avec Rosette que j'ai résolu, une fois pour toutes, d'éprouver si je ne suis pas décidément insociable, et si je puis prendre assez d'intérêt dans l'existence d'une autre pour y croire. J'ai poussé les expériences jusqu'à l'épuisement, et je ne me suis pas beaucoup éclairci dans mes doutes. Avec elle, le plaisir est si vif que l'âme se trouve assez souvent, sinon touchée, au moins distraite, ce qui nuit un peu à l'exactitude des observations. Après tout, j'ai reconnu que cela ne passait pas la peau, et que je n'avais qu'une jouissance d'épiderme à laquelle l'âme ne participait que par curiosité. J'ai du plaisir, parce que je suis jeune et ardent; mais ce plaisir me vient de moi et non d'un autre. La cause est dans moi-même plutôt que dans Rosette.
J'ai beau faire, je n'ai pu sortir de moi une minute.
— Je suis toujours ce que j'étais, c'est-à-dire quelque chose de très ennuyé et de très ennuyeux, qui me déplaît fort. Je n'ai pu venir à bout de faire entrer dans ma cervelle l'idée d'un autre, dans mon âme le sentiment d'un autre, dans mon corps la douleur ou la jouissance d'un autre. — Je suis prisonnier dans moi-même, et toute évasion est impossible: le prisonnier veut s'échapper, les murs ne demandent pas mieux que de crouler, les portes que de s'ouvrir pour lui livrer passage; je ne sais quelle fatalité retient invinciblement chaque pierre à sa place, et chaque verrou dans ses ferrures; il m'est aussi impossible d'admettre quelqu'un chez moi que d'aller moi-même chez les autres; je ne saurais ni faire ni recevoir de visites et je vis dans le plus triste isolement au milieu de la foule: mon lit peut n'être pas veuf, mais mon coeur l'est toujours.
Ah! ne pouvoir s'augmenter d'une seule parcelle, d'un seul atome; ne pouvoir faire couler le sang des autres dans ses veines; voir toujours de ses yeux, ni plus clair, ni plus loin, ni autrement; entendre les sons avec les mêmes oreilles et la même émotion; toucher avec les mêmes doigts; percevoir des choses variées avec un organe invariable; être condamné au même timbre de voix, au retour des mêmes tons, des mêmes phrases et des mêmes paroles, et ne pouvoir s'en aller, se dérober à soi-même, se réfugier dans quelque coin où l'on ne se suive pas; être forcé de se garder toujours, de dîner et de coucher avec soi, — d'être le même homme pour vingt femmes nouvelles; traîner, au milieu des situations les plus étranges du drame de notre vie, un personnage obligé et dont vous savez le rôle par coeur; penser les mêmes choses, avoir les mêmes rêves: — quel supplice, quel ennui!
J'ai désiré le cor des frères Tangut, le chapeau de Fortunatus, le bâton d'Abaris, l'anneau de Gygès; j'aurais vendu mon âme pour arracher la baguette magique de la main d'une fée, mais je n'ai jamais rien tant souhaité que de rencontrer sur la montagne, comme Tirésias le devin, ces serpents qui font changer de sexe; et ce que j'envie le plus aux dieux monstrueux et bizarres de l'Inde, ce sont leurs perpétuels _avatars _et leurs transformations innombrables.
J'ai commencé par avoir envie d'être un autre homme; — puis, faisant réflexion que je pouvais par l'analogie prévoir à peu près ce que je sentirais, et alors ne pas éprouver la surprise et le changement attendus, j'aurais préféré d'être femme; cette idée m'est toujours venue, lorsque j'avais une maîtresse qui n'était pas laide; car une femme laide est un homme pour moi, et aux instants de plaisirs j'aurais volontiers changé de rôle, car il est bien impatientant de ne pas avoir la conscience de l'effet qu'on produit et de ne juger de la jouissance des autres que par la sienne. Ces pensées et beaucoup d'autres m'ont souvent donné, dans les moments où il était le plus déplacé, un air méditatif et rêveur qui m'a fait accuser bien à tort vraiment de froideur et d'infidélité.
Rosette, qui ne sait pas tout cela, fort heureusement, me croit l'homme le plus amoureux de la terre; elle prend cette impuissante _fureur _pour une fureur de passion, et elle se prête de son mieux à tous les caprices expérimentaux qui me passent par la tête.
J'ai fait tout ce que j'ai pu pour me convaincre de sa possession: j'ai tâché de descendre dans son coeur, mais je me suis toujours arrêté à la première marche de l'escalier, à sa peau ou sur sa bouche. Malgré l'intimité de nos relations corporelles, je sens bien qu'il n'y a rien de commun entre nous. Jamais une idée pareille aux miennes n'a ouvert ses ailes dans cette tête jeune et souriante; jamais ce coeur de vie et de feu, qui soulève palpitant une gorge si ferme et si pure, n'a battu à l'unisson de mon coeur. Mon âme ne s'est jamais unie avec cette âme. Cupidon, le dieu aux ailes d'épervier, n'a pas embrassé Psyché sur son beau front d'ivoire. Non! — cette femme n'est pas ma maîtresse.