Oui, Madelinette n'est pas restée, comme ses compagnes, le coude paresseusement appuyé au bord du balcon, entre le volubilis et les jasmins de la fenêtre, à suivre, au bout de la plaine, les franges violettes de l'horizon, ou quelque petit nuage couleur de rose, arrondi par la brise de mai. Elle n'a pas tapissé, avec la feuille des lis, des palais de nacre de perle pour y loger ses chimères; elle n'a pas, comme vous, les belles rêveuses, habillé quelque fantôme creux de toutes les perfections imaginables: elle a voulu connaître les hommes avant de se donner à un homme; elle a tout quitté, ses belles robes de velours et de soie aux couleurs éclatantes, ses colliers, ses bracelets, ses oiseaux et ses fleurs; elle a renoncé volontairement aux adorations, aux galanteries prosternées, aux bouquets et aux madrigaux, au plaisir d'être trouvée plus belle et mieux parée que vous, à son doux nom de femme, à tout ce qui fut elle, et elle s'en est allée, la courageuse fille, toute seule, apprendre à travers le monde la grande science de la vie.
Si l'on savait cela, l'on dirait que Madeleine est folle. — Tu l'as dit toi-même, ma chère Graciosa; — mais les véritables folles sont celles qui jettent leur âme au vent, et sèment leur amour au hasard sur la pierre et le rocher, sans savoir si un seul épi germera.
Ô Graciosa! c'est une pensée que je n'ai jamais eue sans terreur: avoir aimé quelqu'un qui n'en était pas digne! avoir montré son âme toute nue à des yeux impurs, et laissé pénétrer un profane dans le sanctuaire de son coeur! avoir roulé quelque temps ses flots limpides avec une onde bourbeuse! — Si parfaitement que l'on se soit séparé, il reste toujours quelque chose de ce limon, et le ruisseau ne peut reprendre sa transparence première.
Penser qu'un homme vous a embrassée et touchée; qu'il a vu votre corps; qu'il peut dire: Elle est comme ceci ou comme cela; elle a tel signe à tel endroit; elle a telle nuance dans l'âme; elle rit pour cette chose? et pleure pour celle-ci; son rêve est ainsi fait; voici dans mon portefeuille une plume des ailes de sa chimère; cette bague est tressée avec ses cheveux; un morceau de son coeur est plié dans cette lettre; elle me caressait de cette façon, et voici son mot de tendresse habituel!
Ah! Cléopâtre, je comprends maintenant pourquoi tu faisais tuer, le matin, l'amant avec qui tu avais passé la nuit. — Sublime cruauté, pour qui, autrefois, je n'avais pas assez d'imprécations! — Grande voluptueuse, comme tu connaissais la nature humaine, et qu'il y a de profondeur dans cette barbarie! Tu ne voulais pas que nul vivant pût divulguer les mystères de ta couche; ces mots d'amour, envolés de tes lèvres ne devaient pas être répétés. — Tu gardais ainsi ta pure illusion. L'expérience ne venait pas dépouiller pièce à pièce ce fantôme charmant que tu avais bercé entre tes bras. Tu aimais mieux être séparée de lui par un brusque coup de hache que par un lent dégoût. — Quel supplice, en effet, de voir l'homme que l'on avait choisi mentir à chaque minute à l'idée qu'on s'était faite de lui; de découvrir dans son caractère mille petitesses qu'on n'y soupçonnait pas; de s'apercevoir que ce qui vous avait paru si beau à travers le prisme de l'amour est réellement fort laid, et que ce qu'on avait pris pour un vrai héros de roman n'est au bout du compte, qu'un bourgeois prosaïque qui met des pantoufles et une robe de chambre!
Je n'ai pas le pouvoir de Cléopâtre, et, si je le possédais, je n'aurais pas assurément la force de m'en servir. Aussi, ne pouvant ni ne voulant faire couper la tête à mes amants au sortir de mon lit, et n'étant pas non plus d'humeur à supporter ce que les autres femmes supportent, il faut que j'y regarde à deux fois avant d'en prendre un; c'est ce que je ferai plutôt trois fois que deux, si l'envie m'en prend, ce dont je doute fort, après ce que j'ai vu et entendu; à moins cependant que je ne rencontre dans quelque bienheureuse contrée inconnue un coeur pareil au mien, comme disent les romans, — un coeur vierge et pur qui n'eût jamais aimé et qui en fût capable, dans le vrai sens du mot ce qui n'est pas, à beaucoup près, une chose facile.
Plusieurs cavaliers entrèrent dans l'auberge; l'orage et la nuit les avaient empêchés de continuer leur route — Ils étaient tous jeunes, et le plus âgé n'avait assurément pas plus de trente ans: leurs vêtements annonçaient qu'ils appartenaient à la classe supérieure, et, à défaut de leurs vêtements, la facilité insolente de leurs manières l'eût fait assez comprendre. Il y en avait un ou deux qui avaient des figures intéressantes; les autres avaient tous, à un degré plus ou moins fort, cette espèce de jovialité brutale et d'insouciante bonhomie que les hommes ont entre eux, et dont ils se dépouillent complètement lorsqu'ils sont en notre présence.
S'ils avaient pu se douter que ce jeune homme frêle et à moitié endormi sur sa chaise, à l'angle de la cheminée, n'était rien moins que ce qu'il paraissait être, mais bien une jeune fille, un morceau de roi, comme ils disent, certes ils eussent bien vite changé de ton, vous les auriez vus aussitôt se rengorger et faire la roue. Ils se seraient approchés avec force révérences, les jambes cambrées, les coudes en dehors, le sourire dans les yeux, dans la bouche, dans le nez, dans les cheveux, dans toute l'habitude de leur corps; ils auraient désossé les mots dont ils se seraient servis, et n'auraient parlé qu'avec des phrases de velours et de satin; au moindre de mes mouvements, ils auraient eu l'air de s'étendre sur le plancher en manière de tapis, de peur que la délicatesse de mes pieds ne fût offensée par ses inégalités; toutes les mains se fussent avancées pour me soutenir; le siège le plus moelleux eût été disposé à la meilleure place; mais j'avais l'air d'un joli garçon, et non d'une jolie fille.
J'avoue que je fus presque sur le point de regretter mes jupes, en voyant le peu d'attention qu'ils faisaient à moi. — J'en fus une minute toute mortifiée; car, de temps en temps, il m'arrivait de ne plus songer que j'avais des habits d'homme, et j'eus besoin d'y penser pour ne pas prendre de mauvaise humeur.
J'étais là, ne disant mot, les bras croisés et regardant avec un air en apparence fort attentif le poulet qui se nuançait de teintes de plus en plus vermeilles et le malheureux chien que j'avais si malencontreusement dérangé, et qui se démenait dans sa roue comme plusieurs diables dans le même bénitier.