Aux moments où je me sentais entraîné avec le plus de violence vers Théodore, je me rejetais avec effroi dans les bras de Rosette, quoiqu'elle me déplût infiniment; je tâchais de l'interposer entre lui et moi comme une barrière et un bouclier, - - et j'éprouvais une secrète satisfaction, lorsque j'étais couché auprès d'elle, à penser qu'au moins c'était une femme bien avérée, et que, si je ne l'aimais plus, j'en étais encore assez aimé pour que cette liaison ne dégénérât pas en intrigue et en débauche.
Cependant je sentais au fond de moi, à travers tout cela, une espèce de regret d'être ainsi infidèle à l'idée de ma passion impossible; je m'en voulais comme d'une trahison, et, quoique je susse bien que je ne posséderais jamais l'objet de mon amour, j'étais mécontent de moi, et je reprenais avec Rosette ma froideur.
La répétition a été beaucoup mieux que je ne l'espérais; Théodore surtout s'est montré admirable; on a aussi trouvé que je jouais supérieurement bien. — Ce n'est pas cependant que j'aie les qualités qu'il faut pour être bon acteur, et l'on se tromperait fort en me croyant capable de remplir d'autres rôles de la même manière; mais par un hasard assez singulier, les paroles que j'avais à prononcer répondaient si bien à ma situation qu'elles me semblaient plutôt inventées par moi qu'apprises par coeur dans un livre. — La mémoire m'aurait manqué dans certains endroits qu'à coup sûr je n'eusse pas hésité une minute pour remplir le vide avec une phrase improvisée. Orlando était moi au moins autant que j'étais Orlando, et il est impossible de rencontrer une plus merveilleuse coïncidence.
À la scène du lutteur, lorsque Théodore détacha la chaîne de son cou et m'en fit présent, ainsi que cela est dans le rôle, il me jeta un regard si doucement langoureux, si rempli de promesses, et il prononça avec tant de grâce et de noblesse la phrase: «Brave cavalier, portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune fille qui vous donnerait plus si elle avait plus à vous offrir», que j'en fus réellement troublé, et que ce fut à peine si je pus continuer: «Quelle passion appesantit donc ma langue et lui donne ainsi des fers? je ne puis lui parler, et cependant elle désirerait m'entretenir. Ô pauvre Orlando!»
Au troisième acte, Rosalinde, habillée en homme et sous le nom de Ganymède, réparait avec sa cousine Célie, qui a changé son nom pour celui d'Aliéna.
Cela me fit une impression désagréable: — je m'étais si bien accoutumé déjà à ce costume de femme qui permettait à mes désirs quelques espérances, et qui m'entretenait dans une erreur perfide, mais séduisante! On s'habitue bien vite à regarder ses souhaits comme des réalités sur la foi des plus fugitives apparences, et je devins tout sombre quand Théodore reparut sous son costume d'homme, plus sombre que je ne l'étais auparavant; car la joie ne sert qu'à mieux faire sentir la douleur, le soleil ne brille que pour mieux faire comprendre l'horreur des ténèbres, et la gaieté du blanc n'a pour but que de faire ressortir toute la tristesse du noir.
Son habit était le plus galant et le plus coquet du monde, d'une coupe élégante et capricieuse, tout orné de passe-quilles et de rubans, à peu près dans le goût des raffinés de la cour de Louis XIII; un chapeau de feutre pointu, avec une longue plume frisée, ombrageait les boucles de ses beaux cheveux, et une épée damasquinée relevait le bas de son manteau de voyage.
Cependant il était ajusté de manière à faire pressentir que ces habits virils avaient une doublure féminine; quelque chose de plus large dans les hanches et de plus rempli à la poitrine, je ne sais quoi d'ondoyant que les étoffes ne présentent pas sur le corps d'un homme ne laissaient que de faibles doutes sur le sexe du personnage.
Il avait une tournure moitié délibérée, moitié timide, on ne peut plus divertissante, et, avec un art infini, il se donnait l'air aussi gêné dans un costume qui lui était ordinaire qu'il avait eu l'air à son aise dans des vêtements qui n'étaient pas les siens.
La sérénité me revint un peu, et je me persuadai de nouveau que c'était bien effectivement une femme. — Je repris assez de sang- froid pour remplir convenablement mon rôle.