Je me suis épris d'une beauté en pourpoint et en bottes, d'une fière Bradamante qui dédaigne les habits de son sexe, et qui vous laisse par moments flotter dans les plus inquiétantes perplexités; — ses traits et son corps sont bien des traits et un corps de femme, mais son esprit est incontestablement celui d'un homme.

Ma maîtresse est de première force à l'épée, et en remontrerait au prévôt de salles le plus expérimenté; elle a eu je ne sais combien de duels, et tué ou blessé trois ou quatre personnes; elle franchit à cheval des fossés de dix pieds de large, et chasse comme un vieux gentillâtre de province: — singulières qualités pour une maîtresse! il n'y a qu'à moi que ces choses-là arrivent.

Je ris, mais certainement il n'y a pas de quoi, car je n'ai jamais tant souffert, et ces deux derniers mois m'ont semblé deux années ou plutôt deux siècles. C'était dans ma tête un flux et reflux d'incertitudes à hébéter le plus fort cerveau; j'étais si violemment agité et tiraillé en tous sens, j'avais des élans si furieux, de si plates atonies, des espoirs si extravagants et des désespoirs si profonds que je ne sais réellement pas comment je ne suis pas mort à la peine. Cette idée m'occupait et me remplissait tellement que je m'étonnais qu'on ne la vît pas clairement à travers mon corps comme une bougie dans une lanterne, et j'étais dans des transes mortelles que quelqu'un ne vînt à découvrir quel était l'objet de cet amour insensé. — Du reste, Rosette, étant la personne du monde qui avait le plus d'intérêt à surveiller les mouvements de mon coeur, n'a point paru s'apercevoir de rien; je crois qu'elle était elle-même trop occupée à aimer Théodore, pour faire attention à mon refroidissement pour elle; ou bien il faut que je sois passé maître en fait de dissimulation, et je n'ai pas cette fatuité. — Théodore lui-même n'a point montré jusqu'à ce jour qu'il eût le plus léger soupçon de l'état de mon âme, et il m'a toujours parlé familièrement et amicalement, comme un jeune homme bien élevé parle à un jeune homme de son âge, mais rien de plus. — Sa conversation avec moi roulait indifféremment sur toute sorte de sujets, sur les arts, sur la poésie et autres matières pareilles; mais rien d'intime et de précis qui eût trait à lui ou à moi.

Peut-être les motifs qui l'obligeaient à ce travestissement n'existent-ils plus, et va-t-il bientôt reprendre le vêtement qui lui convient: c'est ce que j'ignore; toujours est-il que la Rosalinde a prononcé certains mots avec des inflexions particulières, et qu'elle a appuyé d'une manière très marquée sur tous les passages du rôle qui avaient une signification ambiguë et qui se pouvaient détourner dans ce sens-là.

Dans la scène du rendez-vous, depuis l'instant où elle reproche à Orlando de n'être pas arrivé deux heures avant, comme il sied à un véritable amoureux, mais bien deux heures après, jusqu'au douloureux soupir qu'effrayée de l'étendue de sa passion elle pousse en se jetant dans les bras d'Aliéna: «Ô cousine! cousine! ma jolie petite cousine! si tu savais à quelle profondeur je suis enfoncée dans l'abîme de l'amour!», elle a déployé un talent miraculeux. C'était un mélange de tendresse, de mélancolie et d'amour irrésistible; sa voix avait quelque chose de tremblant et d'ému, et derrière le rire on sentait l'amour le plus violent prêt à faire explosion; ajoutez à cela tout le piquant et la singularité de la transposition et ce qu'il y a de nouveau à voir un jeune homme faire la cour à sa maîtresse qu'il prend pour un homme et qui en a toutes les apparences.

Des expressions qui eussent paru ordinaires et communes dans d'autres situations prenaient dans celle-ci un relief particulier, et toute cette menue monnaie de comparaisons et de protestations amoureuses, qui a cours sur le théâtre, semblait refrappée avec un coin tout neuf; d'ailleurs les pensées, au lieu d'être rares et charmantes comme elles le sont, eussent-elles été plus usées que la soutane d'un juge ou la croupière d'un âne de louage, la façon dont elles étaient débitées les eût fait trouver de la plus merveilleuse finesse et du meilleur goût du monde.

J'ai oublié de te dire que Rosette, après avoir refusé le rôle de Rosalinde, s'était complaisamment chargée du rôle secondaire de Phoebé; Phoebé est une bergère de la forêt des Ardennes, éperdument aimée du berger Sylvius, qu'elle ne peut souffrir et qu'elle accable des plus constantes rigueurs. Phoebé est froide comme la lune dont elle porte le nom; elle a un coeur de neige qui ne fond point au feu des plus ardents soupirs, mais dont la croûte glacée s'épaissit de plus en plus et devient dure comme le diamant; mais à peine a-t-elle vu Rosalinde sous les habits du beau page Ganymède, que toute cette glace se résout en pleurs et que le diamant devient plus mou que de la cire. L'orgueilleuse Phoebé, qui se riait de l'amour, est amoureuse elle-même; elle souffre maintenant les tourments qu'elle faisait endurer aux autres. Sa fierté s'abat jusqu'à faire toutes les avances, et elle fait porter à Rosalinde, par le pauvre Sylvius, une lettre brûlante qui contient l'aveu de sa passion dans les termes les plus humbles et les plus suppliants. Rosalinde, touchée de pitié pour Sylvius, et ayant d'ailleurs les plus excellentes raisons du monde pour ne pas répondre à l'amour de Phoebé, lui fait essuyer les traitements les plus durs et se moque d'elle avec une cruauté et un acharnement sans pareils. Phoebé préfère cependant ces injures aux plus délicats et plus passionnés madrigaux de son malheureux berger; elle suit partout le bel inconnu, et à force d'importunités, ce qu'elle en peut tirer de plus doux est cette promesse que, si jamais il épouse une femme, à coup sûr ce sera elle; en attendant, il l'engage à bien traiter Sylvius et à ne pas se bercer d'une trop flatteuse espérance.

Rosette s'est acquittée de son rôle avec une grâce triste et caressante, un ton douloureux et résigné qui allait au coeur; — et lorsque Rosalinde lui dit: «Je vous aimerais, si je pouvais», les larmes furent au moment de déborder de ses yeux, et elle eut peine à les contenir, car l'histoire de Phoebé est la sienne, comme celle d'Orlando est la mienne, à cette différence près que tout se dénoue heureusement pour Orlando, et que Phoebé, trompée dans son amour, au lieu du charmant idéal qu'elle voulait embrasser, en est réduite à épouser Sylvius. La vie est ainsi disposée: ce qui fait le bonheur de l'un fait nécessairement le malheur de l'autre. Il est très heureux pour moi que Théodore soit une femme; il est très malheureux pour Rosette que ce ne soit pas un homme, et elle se trouve jetée maintenant dans les impossibilités amoureuses où j'étais naguère égaré.

À la fin de la pièce, Rosalinde quitte pour des vêtements de son sexe le pourpoint du page Ganymède, et se fait reconnaître par le duc pour sa fille, par Orlando pour sa maîtresse; le dieu Hymenaeus arrive avec sa livrée de safran et ses torches légitimes. — Trois mariages ont lieu. — Orlando épouse Rosalinde, Phoebé Sylvius, et le bouffon Touchstone la naïve Audrey. — Puis l'épilogue vient faire sa salutation, et le rideau tombe…

Tout cela nous a extrêmement intéressés et occupés: c'était en quelque sorte une autre pièce dans la pièce, un drame invisible et inconnu aux autres spectateurs que nous jouions pour nous seuls, et qui, sous des paroles symboliques, résumait notre vie complète et exprimait nos plus cachés désirs. — Sans la singulière recette de Rosalinde, je serais plus malade que jamais n'ayant pas même un espoir de lointaine guérison, et j'aurais continué à errer tristement dans les sentiers obliques de l'obscure forêt.