Une des choses qui me frappèrent le plus, ce fut une chasseresse qui tirait un oiseau. — Ses doigts ouverts venaient de lâcher la corde, et la flèche était partie, mais, comme cet endroit de la tapisserie se trouvait à une encoignure, la flèche était de l'autre côté de la muraille et avait décrit un grand crochet; pour l'oiseau, il s'envolait sur ses ailes immobiles et semblait vouloir gagner une branche voisine.
Cette flèche empennée et armée d'une pointe d'or, toujours en l'air et n'arrivant jamais au but, faisait l'effet le plus singulier, était comme un triste et douloureux symbole de la destinée humaine, et plus je la regardais, plus j'y découvrais de sens mystérieux et sinistres. — La chasseresse était là, debout, le pied tendu en avant, le jarret plié, son oeil aux paupières de soie tout grand ouvert et ne pouvant plus voir sa flèche déviée de son chemin: et semblait chercher avec anxiété le phénicoptère aux plumes bigarrées qu'elle voulait abattre et qu'elle s'attendait à voir tomber devant elle percé de part en part. — Je ne sais si c'est une erreur de mon imagination, mais je trouvais à cette figure une expression aussi morne et aussi désespérée que celle d'un poète qui meurt sans avoir écrit l'ouvrage sur lequel il comptait pour fonder sa réputation, et que le râle impitoyable saisit au moment où il essaye de le dicter.
Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement à coup sûr que cela n'en vaut la peine; — mais c'est une chose qui m'a toujours étrangement préoccupée, que ce monde fantastique créé par les ouvriers de haute lisse.
J'aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et ces plantes qui n'existent pas dans la réalité, ces forêts d'arbres inconnus où errent des licornes, des caprimules et des cerfs couleur de neige, avec un crucifix d'or entre leurs rameaux, habituellement poursuivis par des chasseurs à barbe rouge et en habits de Sarrasins.
Lorsque j'étais petite, je n'entrais guère dans une chambre tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j'osais à peine m'y remuer.
Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles l'ondulation de l'étoffe et le jeu de la lumière prêtent une espèce de vie fantastique, me semblaient autant d'espions occupés à surveiller mes actions pour en rendre compte en temps et lieu, et je n'eusse pas mangé une pomme ou un gâteau volé en leur présence. Que de choses ces graves personnages auraient à dire, s'ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée. De combien de meurtres, de trahisons, d'adultères infâmes et de monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et impassibles témoins!…
Mais laissons la tapisserie et revenons à notre histoire.
— Alcibiade, je vais faire avertir ma tante de votre arrivée.
— Oh! cela n'est pas fort pressé, ma soeur; asseyons-nous d'abord et causons un peu. Je vous présente un cavalier qui a nom Théodore de Sérannes et qui passera quelque temps ici. Je n'ai pas besoin de vous recommander de lui faire bon accueil; — il se recommande assez lui-même. (Je dis ce qu'il a dit; ne va pas intempestivement m'accuser de fatuité.)
La belle fit un petit mouvement de tête, comme pour donner son assentiment, et l'on parla d'autre chose.