Le groupe se débrouilla après les contorsions les plus bouffonnes, et chaque caméléon continua sa route; celui qui descendait, parvenu au bout de son fil de suspension, allongea une patte de derrière, sondant le vide avec précaution, et, ne trouvant aucun point d'appui, la ramena d'un mouvement découragé, dont il faut renoncer à peindre la navrante et burlesque mélancolie. Par un de ces rapprochements d'idées dont la liaison n'est pas apparente, mais que l'esprit conçoit sans l'exprimer, ces caméléons nous firent songer à une des plus sinistres aqua-tintes de Goya, représentant des spectres essayant de soulever avec leurs faibles bras d'ombre de lourdes pierres tombales qui se referment sur eux en les écrasant.—Lutte sans proportion de la faiblesse contre la destinée.
Pour délivrer ces pauvres animaux de leur supplice nous les achetâmes un duro pièce; et, commodément installés dans une cage assez vaste, ils furent dispensés désormais de ces exercices acrobatiques qui semblaient leur déplaire beaucoup. Quant à la question de leur nourriture, quelque confiance que nous ayons dans la frugalité méridionale, ces repas d'air nous paraissaient à juste titre insuffisants. Si un amoureux espagnol déjeune d'un verre d'eau, dîne d'une cigarette et soupe d'un air de mandoline, comme le valeureux Don Sanche, les caméléons n'ont pas de ces délicatesses, et ils mangent des mouches qu'ils attrapent d'une façon singulière, en dardant du fond de leur gorge une longue lance, couverte d'une bave visqueuse, qui colle les ailes de l'insecte et en se retirant le ramène dans le gosier.
Les caméléons changent-ils véritablement de couleur selon le milieu où ils se trouvent? Non pas, dans le sens absolu du mot; mais leur peau semée de grains à facettes boit plus facilement les reflets des couleurs environnantes qu'un autre corps. Placés près d'un objet jaune, rouge ou vert, les caméléons semblent se pénétrer de cette teinte, mais ce n'est après tout qu'un effet de réfraction; un métal poli se colorerait de même. Il n'y a pas imbibition réelle. En son état naturel le caméléon est d'un gris jaunâtre ou verdâtre. Cependant, on peut dire, quand on a un peu l'amour du merveilleux, qu'il change de nuance à volonté; ce qui en fait un emblème de versatilité politique, quoique nous osions prendre sur nous de dire qu'après de minutieuses observations, longtemps prolongées, le caméléon nous ait paru d'une complète indifférence en matière de gouvernement.
Nous voulions ramener nos caméléons en France; mais la saison s'avançait, et à mesure que nous remontions du midi vers le nord, en suivant cette côte, pourtant bien chauffée encore aux rayons du soleil, qui s'étend de Tarifa à Port-Vendres, en passant par Gibraltar, Malaga, Alicante, Almeria, Valence, Barcelone, les pauvres bêtes dépérissaient à vue d'œil. Leurs yeux, détachés par la maigreur, leur jaillissaient de plus en plus de la tête. Ils louchaient chaque jour davantage, et sous leur peau vague et flasque leur petit squelette se dessinait de station en station, plus visible. C'était vraiment un spectacle attendrissant que ces lézards poitrinaires, se traînant d'un air macabre et n'ayant plus la force d'allonger leur langue gluante vers les mouches que nous allions leur chercher à la cuisine du navire. Ils moururent à quelques jours l'un de l'autre; et la bleue Méditerranée fut leur tombeau.
Des caméléons aux lézards, la transition est facile. Notre plus jeune fille reçut en cadeau un lézard pris à Fontainebleau, qui s'attacha fort à elle. Jacques était du plus beau vert Véronèse qu'on puisse imaginer; il avait l'œil vif, les écailles imbriquées avec une régularité parfaite, et des mouvements d'une agilité sans pareille. Jamais il ne quittait sa maîtresse et il se tenait habituellement caché dans une torsade de cheveux près de son peigne. Niché ainsi, il allait avec elle au spectacle, à la promenade, en soirée, ne trahissant jamais sa présence. Seulement quand la jeune fille jouait du piano il quittait son poste, lui descendait sur les épaules, s'avançait le long des bras, plutôt vers la main droite qui fait le chant que vers la main gauche qui fait l'accompagnement, témoignant ainsi de sa préférence pour la mélodie au détriment de l'harmonie.
Jacques habitait une boîte de verre garnie de mousse, qui avait autrefois contenu des cigares russes de la maison Eliseïeph. Le mur de sa vie privée était donc bien transparent. Sa nourriture consistait en gouttes de lait qu'il venait lécher au bout du doigt de sa maîtresse. Il se laissa mourir de faim et de chagrin, pendant une absence de la jeune fille, qui n'avait osé l'emporter en voyage, vu la rigueur de la saison.
Le moineau Babylas ne fit que passer. Un coup de griffe sous l'aile termina son destin, et il eut pour cercueil une boîte à domino.
Reste à décrire Margot la pie, commère spirituelle et bavarde, digne de manger du fromage blanc dans une cage d'osier, à la fenêtre d'un concierge. Nous eûmes beau lui donner des répétiteurs pour les langues mortes, on ne put jamais lui faire prononcer correctement le bonjour latin des pies pompéiennes. Elle ne disait pas Ave, mais elle disait autre chose. C'était un oiseau facétieux et bouffon qui jouait à cache-cache avec les enfants, dansait la pyrrhique, attaquait résolûment les chats, et courait après eux pour leur pincer la queue par derrière, malice dont elle semblait rire aux éclats. Elle était voleuse comme la Gazza ladra elle-même, et capable de faire pendre dix servantes de Palaiseau sur de faux soupçons. En un clin d'œil elle dévalisait une table de fourchettes, de cuillères, de couteaux. Elle prenait l'argent, les ciseaux, les dés, tout ce qui brillait, et, partant d'un vol brusque, elle portait cela à sa cachette. Comme on connaissait l'endroit où elle allait déposer ses vols, on la laissait faire; mais un jour elle fut tuée par des domestiques d'une maison voisine, qui l'accusèrent d'avoir volé «une paire de draps toute neuve.»—Cela ressemblait un peu au petit chat du Moyen de parvenir, qui avait mangé les quatre livres de beurre, et qui pesait trois quarterons. Les maîtres n'en crurent pas un mot et mirent ces drôles à la porte; mais dame Margot n'en eut pas moins le col tordu. Elle fut regrettée de tout le voisinage, qu'elle égayait de sa bonne humeur et de ses lazzis.
[VI]
CHEVAUX
En voyant ce titre, qu'on ne se hâte pas de nous accuser de dandysme. Chevaux! ce mot sonne bien glorieusement sous la plume d'un littérateur. Musa pedestris, la Muse va à pied, dit Horace; et tout le Parnasse n'a qu'un cheval dans son écurie—Pégase! encore est-ce un quadrupède qui a des ailes et n'est pas du tout commode à atteler, s'il faut en croire la ballade de Schiller. Nous ne sommes pas un sportsman, hélas! et nous le regrettons fort, car nous aimons les chevaux comme si nous avions cinq cent mille livres de rente, et nous partageons l'avis des Arabes sur les piétons. Le cheval est le piédestal naturel de l'homme; et l'être complet est le centaure, si ingénieusement inventé par la mythologie.