Les sentinelles, appuyées sur leur mousquet, n'envoyaient plus de qui-vive, et semblaient s'être relâchées de leur surveillance. Immobiles à leur place, elles accomplissaient nonchalamment un devoir inutile, plutôt par obéissance à la consigne militaire que par nécessité.

Des officiers passèrent près d'elles et ne leur reprochèrent pas leur négligence. Des habitants de l'île allaient et venaient sans être empêchés, et Sidney put franchir la ligne de surveillance, et personne ne prit garde à lui.

Il approcha de Longwood; des hommes et des femmes, suspendant leurs pas, parlant à demi voix, l'air consterné, entraient dans l'habitation et en ressortaient au bout de quelques minutes, plus pâles qu'auparavant et les yeux rougis.

Sir Arthur Sidney, le cœur serré d'affreux pressentiments, les jambes chancelantes, s'appuyant au mur de la main, vacillant et comme ivre du vin de sa douleur, suivit le flot de la foule sans trop savoir ce qu'il faisait.

Après quelques détours, un spectacle d'une majesté navrante s'offrit à ses yeux.

Couché dans son manteau de guerre plutôt comme un soldat qui se repose pour la victoire du lendemain que comme un corps acquitté de la vie, Napoléon, étendu sur son lit de parade, revêtu de l'uniforme des chasseurs de la garde, la poitrine couverte de décorations et de plaques étincelantes, sa bonne épée allongée près de son flanc en amie fidèle, faisait son premier rêve d'éternité. Une singulière expression de sérénité et de délivrance planait sur son masque de marbre pâle, que les convulsions de l'agonie avaient respecté. Tout ce que l'ivresse du triomphe ou la douleur du revers, les fatigues de la pensée ou de la souffrance peuvent laisser de traces matérielles ou misérables sur le visage humain, s'était évanoui.

Ce n'était plus le cadavre d'un homme, mais la statue d'un dieu: l'enveloppe terrestre touchée par la mort laissait transparaître la portion céleste; le cachot était devenu un temple et la chambre funèbre un Olympe. Christ sur sa croix, Prométhée sur son roc, n'eurent pas une tête plus noble et plus belle.

Grande âme impériale, oh! qu'avez-vous vu pendant ces premières heures de votre immortalité? Qui osa venir à votre rencontre pour vous mener à Dieu! Alexandre, Charlemagne, Jules-César, votre bien-aimé Lannes, qui n'invoquait que vous en mourant, ou encore votre cher Duroc, ou bien quelque pauvre grenadier obscur de votre vieille garde, qui a trouvé son sang bien payé en voyant que vous saviez son nom?

A cette vue, Sidney eut un éblouissement, les ailes du vertige battirent à grand bruit dans sa tête. Il fit quelques pas en chancelant, et, tombant à genoux à côté du lit de parade, il baisa cette main glacée qui avait tenu le sceptre du monde;—on le laissa faire, les baisers ne ressuscitent pas;—seulement, comme il restait un peu trop longtemps abîmé dans sa douleur, on le poussa avec la crosse d'un fusil pour qu'il fît place à d'autres.

Il sortit livide, anéanti, pouvant à peine se traîner, plus semblable à un fantôme qu'à un homme, vieilli de vingt ans en une minute; ses yeux hagards erraient autour de lui, tantôt vagues, tantôt se fixant sur un objet insignifiant avec une opiniâtreté puérile. L'empereur mort, Sidney s'étonnait d'être encore vivant. Il trouvait étrange que le soleil éclairât encore, que les montagnes n'eussent pas changé leurs formes, et que la nature continuât son œuvre! Quant à lui, il était faible comme après une longue maladie, le jour lui faisait baisser les paupières, l'air l'étourdissait. Ses facultés, tendues depuis si longtemps vers le même but, s'étaient brisées subitement; cette volonté si ferme, si puissante, n'avait plus de nord et palpitait comme une boussole affolée; un immense écroulement s'était fait en lui.