—Ma tante, Sidney n'avait pas de sœur; sir Benedict me l'a dit plusieurs fois, répondit Amabel à lady Braybrooke; votre supposition tombe d'elle-même. D'ailleurs, sir Benedict Arundell est incapable...
—Bah! bah! vous autres jeunes filles, vous avez toujours des excuses pour ces beaux jeunes gens à favoris frisés qui regardent la lune en vous parlant le soir. Votre Benedict était poétique et poète. J'ai toujours détesté ces caractères-là. Avec eux, l'on ne sait jamais sur quel pied danser; ils vous ont des manières de voir incompréhensibles, et une sorte de logique inverse qui leur fait prendre la résolution à laquelle personne ne peut s'attendre; ils se font des bonheurs absurdes et se créent des malheurs chimériques. Ce qu'il faut dans le mariage, c'est un esprit positif... Sir Alan Braybrooke...
—Mais, ma tante, s'il était tombé victime de quelque guet-apens, si on lui avait tendu quelque piège...
—Allons donc! un guet-apens à Londres, en plein jour, à vingt-cinq pas d'une file de voitures, devant tout un monde de laquais et de policemen!
—Si Benedict n'est pas revenu, c'est qu'il est mort, répondit Amabel en étouffant un soupir dans son mouchoir, que vint baigner un flot de larmes.
Pendant quelques minutes, le corps de la jeune fille fut agité de soubresauts convulsifs.
—Voyons, voyons, dit Eleanor inquiète du désespoir d'Amabel: de ce qu'un fiancé se fait attendre pour une raison plus ou moins mystérieuse, il ne s'ensuit pas de là qu'il n'est plus de ce monde.
—Oh! j'en suis sûre, je ne le reverrai plus. Mes pressentiments me le disent: il est à jamais perdu pour moi.
—Chimères! billevesées! est-ce qu'il y a des pressentiments? Je n'en ai pas, moi. Cela est bon en Écosse, au pays de la seconde vue; mais, à Londres, dans le West-End, on ne prévoit pas l'avenir.
—Cette église avait un air si funèbre! Un frisson mortel m'a saisie en dépassant le seuil.