Le bouquet nuptial et les parures de fiancée que le vague regard d'Amabel saisit au fond de la glace, dans leur blanche fraîcheur et leur virginal éclat, lui parurent une odieuse ironie, une dérision cruelle.
—Déshabillez-moi, dit-elle à ses femmes. A quoi bon ces parures mensongères? Je ne suis pas une fiancée, mais une veuve: donnez-moi une robe noire.
—Bon! s'écria lady Eleanor, voilà encore une idée romanesque. Se mettre en robe noire, c'est exorbitant: une robe de couleur brune eût suffi, car, après tout, vous n'êtes pas mariée. Vous vous compromettez, miss Amabel; cela pourra vous nuire plus tard. Benedict n'est pas le seul époux qu'il y ait au monde.
—Si, ma tante; pour moi, c'est le seul.
—Propos de jeune fille amoureuse. Aucune perte n'est irréparable; tout se remplace, et un homme en vaut un autre; croyez-en ma vieille expérience, dit en se rengorgeant lady Eleanor, qui, grâce à ce qu'en pareille matière le mot expérience avait de flatteur, risqua l'épithète vieille pour donner plus de rondeur à la période et d'autorité à la maxime.
De son côté, le pauvre William Bautry, ne sachant se rendre compte d'un événement si bizarre, parcourait la rue pour la vingtième fois avec cette obstination stupide que donne l'incompréhensible. Il croyait trouver sir Benedict, à force d'allées et de venues; il entra à plusieurs reprises dans les rares boutiques de la ruelle, et se fit répéter à satiété par les honnêtes habitants de denrées des Indes orientales et occidentales, par les hospitaliers propriétaires des oyster-houses et des dépôts de spirit-wines, brandy et autres boissons qui avoisinent ordinairement les poissonneries, qu'on n'avait vu passer personne de semblable aux deux gentlemen dont il donnait la description.
Les policemen, interrogés, dirent n'avoir vu aucun promeneur, aucun groupe à l'heure où sir Arundell avait disparu; que, d'ailleurs, le brouillard qui régnait en ce moment empêchait de voir à plus de quatre pas; mais que cependant, ils n'avaient pas entendu le moindre bruit, ni cri, ni trépignement, ni le moindre symptôme de lutte, et que le gentilhomme à la recherche duquel on était, s'était à coup sûr en allé de son plein gré.
Où le chercher, dans une ville immense comme Londres, sans le moindre indice qui pût guider les investigations qui eussent dû, d'ailleurs, s'arrêter au seuil inviolable du foyer anglais, au cas où l'on eût soupçonné la retraite qui le cachait? C'était de la folie. Sir William Bautry alla cependant à la police, qui promit de s'occuper de la chose, et répandit à travers la ville une cinquantaine de limiers, qui se promenèrent par toute sorte de rues improbables, et revinrent le soir, les semelles diminuées d'une sensible épaisseur, et crottés jusqu'au collet, mais sans avoir trouvé rien qui eût le moindre rapport avec Benedict ou Sidney.
Tout en se dirigeant à pied vers la maison de miss Amabel Vyvyan, car l'agitation où il était lui faisait préférer la marche à la voiture, sir William, dans un monologue que le flegme ordinaire des Anglais ne l'empêchait pas d'entremêler de gestes qui eussent paru bizarres si, à Londres, quelqu'un en regardait un autre, se posait une foule de questions insolubles à l'endroit de l'événement arrivé le matin.
—Que diable! se disait sir William, nous avons beau mériter un peu la réputation d'excentriques qu'on nous fait sur le continent, l'action de mon ami Benedict dépasse toutes les bornes de l'originalité. Planter là, sur le seuil d'une église, la plus belle fille des trois royaumes, c'est une action sauvage et détestable. Benedict était assurément amoureux fou de miss Amabel; ce n'était pas un caprice: depuis un an, il la voyait presque tous les jours; il ne s'était donc pas enthousiasmé à la légère. Miss Amabel a l'âme aussi charmante que le corps; elle est belle au dedans comme au dehors. Qui peut avoir désenchanté si subiment Benedict? A-t-il, au moment suprême, découvert quelque vice caché, quelque cas rédhibitoire, pour parler la langue des maquignons?