Quelle transition étrange! quel renversement subit de destinée!
Il y avait quelques minutes à peine, sir Benedict Arundell se trouvait dans une voiture luxueuse, en face d'une jeune fille adorable, bel ange qui voulait bien descendre des cieux pour lui, entouré d'amis et de connaissances, au milieu de l'éclat d'une assemblée aristocratique tellement haut placée, que les chances humaines ne semblaient pas pouvoir atteindre ceux qui la composaient; et maintenant, par une perfidie inouïe, un guet-apens atroce, il était confiné dans un horrible bouge, où l'attendait sans doute une mort affreuse.
Benedict regardait d'un œil morne, à la lueur fauve du feu de charbon de terre qui s'éteignait, ces murailles sanguinolentes, suant le crime et le vice, où les gibets, les portraits d'assassins et de voleurs, les scènes de meurtre et de débauche égratignés en blanc, légendes obscènes, énigmatiques ou menaçantes, dansaient une sarabande sinistre aux reflets intermittents de la cheminée.
L'élégance même du costume de Benedict rendait encore le contraste plus frappant. Ce gant blanc si parfumé, si frais, appuyé sur cette table de bois grossier, rayée de coups de couteau et luisante de graisse, faisaient l'effet le plus pénible; un homme comme Benedict ne pouvait se trouver dans un pareil endroit que par une combinaison monstrueuse et scélérate.
Un peu revenu de l'étourdissement d'un coup si soudain, Benedict se demanda quel but pouvait avoir cette étrange séquestration. Sir Arthur Sidney avait-il voulu le livrer à des malfaiteurs, à des assassins peut-être? était-ce une manière originale de le punir de ne pas avoir attendu son arrivée? avait-il provoqué cet enlèvement, ou bien, spectateur impuissant, était-il allé chercher du secours pour une lutte inégale?—Il errait ainsi de conjectures en conjectures, sans pouvoir se fixer. Puis il pensait avec désespoir aux inquiétudes mortelles, aux transes affreuses de miss Amabel, lorsqu'elle ne verrait pas revenir celui qu'elle avait choisi pour époux, et dont rien ne pourrait expliquer la disparition. Cette idée le transportait de fureur; il maudissait Sidney et tournait autour de la chambre avec l'obstination machinale d'une bête fauve qui cherche une issue.
A plusieurs reprises, il essaya d'ébranler la porte; mais elle tenait solidement sur ses vieux gonds rouillés, et les coups les plus rudes de Benedict s'amortissaient sur ses planches épaisses.
La fenêtre, d'une hauteur inaccessible, était en outre grillée de barreaux plats taillés en scie, et tellement serrés, qu'un sylphe n'aurait pu se glisser dans l'interstice sans se déchirer les ailes.
Dans l'espoir d'être entendu de quelques-unes des maisons du voisinage, dont les toits découpés en angles bizarres apparaissaient vaguement dans le carreau supérieur, sir Benedict Arundell se mit à pousser des cris de toute la force de ses poumons; pour lancer des sons plus loin, il essaya d'imiter les portements de voix des marins qui ont besoin de dominer la tempête, et des montagnards qui s'appellent du bord d'un abîme à l'autre, séparés par un torrent.
Mais la chambre était sourde comme si elle eût été matelassée. La voix de Benedict n'éveillait aucun écho, et lui revenait dans la gorge, comme sur ces hautes cimes où l'air raréfié ôte leur vibration aux paroles.
Exaspéré, Benedict passa du cri au hurlement, tant qu'une écume sanglante vint mousser aux commissures de ses lèvres; puis, honteux de forcéneries inutiles, il se laissa retomber de fatigue sur le banc.