XII

Après cette lecture, le comte, fou de douleur et de rage, se mit à parcourir le parc en tous sens, à la recherche de l'être mystérieux qui avait, pendant son assoupissement, jeté sur ses genoux les lettres d'Édith et la formule du pacte qui le liait à un pouvoir inconnu.

En vain il battit les allées, les contre-allées, les recoins de bosquets, il ne put rien découvrir. Il est vrai que la nuit était sombre et que de vagues reflets de lanternes éloignées le guidaient seuls dans sa poursuite.

Las de cette course insensée, il sortit du parc, et se dirigea sans trop savoir où il allait, du côté de Primerose-Hill.

Les maisons s'éclaircissaient, les champs commençaient à se mêler à la ville, et bientôt il se trouva dans la campagne, gravissant les premières pentes de la colline.

Toutes ces marches et contre-marches avaient pris du temps, et l'aurore tardive de novembre jetait de vagues lueurs dans le ciel, que jonchaient de grands nuages éventrés, gigantesques cadavres restés sur le champ de bataille de la tempête. Rien ne ressemblait moins à l'Aurore aux doigts de rose d'Homère que ce sinistre lever du soleil britannique.

Il se laissa tomber au pied d'un arbre qui frissonnait à l'aigre brise du matin, déjà veuf de plus de la moitié de ses feuilles, et reprit dans sa poche les lettres à moitié lacérées d'Édith, qu'il y avait plongées par un mouvement machinal: tout en ne lui laissant aucun doute sur son malheur, elles étaient d'un style contraint, et la passion ne s'y exprimait qu'avec des formes embarrassées; on eût dit que la jeune femme avait cédé plutôt à une fascination involontaire qu'à une sympathie.

Cette lecture envenimait encore les plaies de Volmerange; mais il avait besoin de la faire pour légitimer sa vengeance à ses propres yeux; après son action violente et terrible, un doute lui venait, non sur la certitude de la faute, mais sur la légitimité de la punition; cette forme blanche, descendant à travers l'ombre vers le gouffre noir du fleuve, lui passait toujours devant les yeux comme un remords visible. Il se demandait s'il n'avait pas outrepassé son droit d'époux et de gentilhomme, en infligeant une mort affreuse à un être jeune et charmant à peine au seuil de la vie. Quelque coupable que fût Édith, elle était tellement punie, qu'elle devenait innocente.

Qui lui eût dit le matin que le soir il serait meurtrier, lui eût produit l'effet d'un fou; et cependant il venait d'immoler impitoyablement une femme sans défense, une femme dont il avait juré à la face du ciel et des hommes d'être le protecteur. La terrible exécution qu'il avait faite, bien que juste d'après les lois du point d'honneur, l'épouvantait et lui apparaissait dans son horrible gravité; et d'ailleurs, sa vengeance n'eût-elle pas dû commencer par le complice d'Édith? Cédant à la colère aveugle, il s'était ôté, en tuant la coupable, tout moyen de remonter à la source du crime. C'était l'infâme séducteur dont il aurait dû arracher le nom à Édith et qu'il eût eu plaisir à torturer lentement et avec la plus ingénieuse barbarie, car une mort prompte n'eût pas assouvi sa vengeance.

Puis, songeant aux liens qui l'attachaient à l'association mystérieuse dont nos lecteurs ont put voir la formule de serment, il s'indignait de cette autorité revendiquée après plusieurs années de silence, et, bien que le serment ne lui eût pas été extorqué il sentait son indépendance se révolter contre cette prétention de disposer de lui.—Il avait juré, il est vrai, mais dans l'enthousiasme de la jeunesse, de mettre toute ses forces et toute son intelligence au service de l'idée commune; mais fallait-il pour cela abjurer les sentiments de son cœur, cesser d'être homme et devenir comme un bâton dans la main cachée?