—Oui, Priyamvada a dit la vérité, reprit Dakcha en s'inclinant et en croisant sur sa poitrine osseuse ses mains décharnées et noires comme les pattes d'un singe; vous êtes désigné par le ciel à de grands destins. Touché des souffrances de mon pays, je me suis voué, pendant trente ans, aux plus effroyables austérités pour obtenir sa grâce des dieux; né riche, j'ai vécu comme le plus pauvre paria; j'ai traité si durement ce misérable corps, qu'il ressemble à ces momies desséchées depuis quarante siècles dans les syringes de l'Égypte; car j'ai voulu détruire cette chair infirme pour que l'âme dégagée pût remonter à la source des choses et lire dans la pensée des dieux. Oh! j'ai bien souffert, continua-t-il avec une exaltation croissante; et le don de voir, je l'ai chèrement payé. La pluie a fait ruisseler ses torrents glacés et le soleil ses torrents de feu sur mon corps immobile, dans la position la plus gênante. Mes ongles ont, en poussant, percé mes mains fermées; brûlant de soif, exténué de faim, hideux, souillé de poussière, n'ayant plus rien d'humain, je suis resté là, bien des étés, bien des hivers, objet d'épouvante et de pitié; les termites bâtissaient leur cité à côté de moi; les oiseaux du ciel faisaient leur nid dans mes cheveux hérissés en broussaille; les hippopotames cuirassés de fange venaient se frotter à moi comme à un tronc d'arbre; le tigre aiguisait ses griffes sur mes côtes, me prenant pour une roche; les enfants cherchaient à m'arracher les yeux en les voyant luire comme des morceaux de cristal dans ce tas de fange inerte. Le tonnerre m'est tombé une fois dessus, sans pouvoir interrompre mes prières. Aussi Brahma, Wishnou et Shiva ont-ils pris ma pénitence en considération, et la vénérable Trimurti, lorsque, mon temps achevé, je suis allé la consulter dans les cavernes d'Elephanta, a-t-elle daigné me dire trois fois, par les bouches de sa triple tête, le nom du sauveur prédestiné.
En tenant cet étrange discours, Dakcha semblait s'être transfiguré; sa taille voûtée s'était redressée, ses yeux étincelaient d'enthousiasme, une lumière éclairait sa face brune; ses rides avaient presque disparu, et la jeunesse de l'âme, amenée à la surface, voilait momentanément la décrépitude du corps.
Volmerange, surpris, l'écoutait avec une sorte d'effroi respectueux, et Priyamvada, saisie d'admiration, prit le bord de la robe du saint homme et la baisa religieusement: pour elle, Dakcha était un gourou, un être divin. Quand elle se releva, ses yeux étaient remplis de larmes, comme deux calices de lotus emperlés par la rosée matinale.
Ce groupe était d'un effet charmant. Cette jeune créature, aux mouvements gracieux, aux formes arrondies, aux vêtements somptueux, formait un contraste comme cherché à plaisir avec ce vieillard sec, anguleux et fauve; on eût dit la personnification de la poésie à côté de la personnification du fanatisme.
Cette scène étrange avait distrait le comte des événements de la nuit; tout ce qui s'était passé dans la chambre nuptiale et sur le pont de Blackfriars lui produisait l'effet d'un cauchemar fiévreux chassé par les douces clartés du matin; il se demandait si lui, Volmerange, s'était bien réellement marié la veille et avait jeté sa femme coupable dans la Tamise. Cet avertissement, ces lettres, cet écroulement de son bonheur, cette catastrophe horrible, le laissaient presque incrédule, et il restait là, rêveur, à regarder Dakcha et Priyamvada.
Dakcha, revenu de son exaltation, rentrait peu à peu dans la vie réelle et perdait son air inspiré; ce n'était plus que le vieillard parcheminé dont nous avons tracé plus haut le portrait. Le prophète avait disparu; il ne restait plus que l'homme et l'homme dit au comte avec un sourire obséquieux:
—Maintenant que Votre Seigneurie sait qu'elle est chez le mouni Dakcha, de la secte des brahmanes, je puis me retirer. Des ablutions à faire, pour me purifier des souillures qu'un saint même ne peut éviter dans ces villes infidèles, m'obligent à rentrer dans ma chambre orientée. Priyamvada restera avec vous, et son entretien vous sera plus agréable sans doute que celui d'un vieux brahme épuisé par la pénitence.
Après avoir dit ces mots, Dakcha laissa retomber l'épaisse portière dont il avait soulevé le pli, et disparut.
Priyamvada, se groupant aux pieds de Volmerange avec la grâce d'une gazelle familière, lui prit la main, et, levant vers lui ses yeux brillants sous leurs lignes de surmeh, lui dit d'une voix pleine de roucoulements mélodieux:
—Qu'a donc mon gracieux seigneur? il semble triste et préoccupé; ne serait-il pas heureux?