Elle était, comme la veille, allongée sur son étroit canapé, dans la salle basse que nous avons déjà décrite. Paul se plaça en face d’elle, et cette fois ne tint pas ses yeux baissés vers la terre, ainsi qu’il le faisait depuis qu’il avait acquis la conscience de sa jettature.
La beauté si parfaite d’Alicia se spiritualisait par la souffrance: la femme avait presque disparu pour faire place à l’ange: ses chairs étaient transparentes, éthérées, lumineuses; on apercevait l’âme à travers comme une lueur dans une lampe d’albâtre. Ses yeux avaient l’infini du ciel et la scintillation de l’étoile; à peine si la vie mettait sa signature rouge dans l’incarnat de ses lèvres.
Un sourire divin illumina sa bouche, comme un rayon de soleil éclairant une rose, lorsqu’elle vit les regards de son fiancé l’envelopper d’une longue caresse. Elle crut que Paul avait enfin chassé ses funestes idées de jettature et lui revenait heureux et confiant comme aux premiers jours, et elle tendit à M. d’Aspremont, qui la garda, sa petite main pâle et fluette.
«Je ne vous fais donc plus peur? dit-elle avec une douce moquerie à Paul qui tenait toujours les yeux fixés sur elle.
—Oh! laissez-moi vous regarder, répondit M. d’Aspremont d’un ton de voix singulier en s’agenouillant près du canapé; laissez-moi m’enivrer de cette beauté ineffable!» et il contemplait avidement les cheveux lustrés et noirs d’Alicia, son beau front pur comme un marbre grec, ses yeux d’un bleu noir comme l’azur d’une belle nuit, son nez d’une coupe si fine, sa bouche dont un sourire languissant montrait à demi les perles, son col de cygne onduleux et flexible, et semblait noter chaque trait, chaque détail, chaque perfection comme un peintre qui voudrait faire un portrait de mémoire; il se rassasiait de l’aspect adoré, il se faisait une provision de souvenirs, arrêtant les profils, repassant les contours.
Sous ce regard ardent, Alicia, fascinée et charmée, éprouvait une sensation voluptueusement douloureuse, agréablement mortelle; sa vie s’exaltait et s’évanouissait; elle rougissait et pâlissait, devenait froide, puis brûlante.—Une minute de plus, et l’âme l’eût quittée.
Elle mit sa main sur les yeux de Paul, mais les regards du jeune homme traversaient comme une flamme les doigts transparents et frêles d’Alicia.
«Maintenant mes yeux peuvent s’éteindre, je la verrai toujours dans mon cœur,» dit Paul en se relevant.
Le soir, après avoir assisté au coucher du soleil,—le dernier qu’il dût contempler,—M. d’Aspremont, en rentrant à l’hôtel de Rome, se fit apporter un réchaud et du charbon.
«Veut-il s’asphyxier? dit en lui-même Vergilio Falsacappa en remettant à Paddy ce qu’il lui demandait de la part de son maître; c’est ce qu’il pourrait faire de mieux, ce maudit jettatore!»