La nouvelle de la mort étrange du comte Altavilla s’était promptement répandue dans Naples et servait de thème à mille conjectures plus extravagantes les unes que les autres. L’habileté du comte à l’escrime était célèbre; Altavilla passait pour un des meilleurs tireurs de cette école napolitaine si redoutable sur le terrain; il avait tué trois hommes et en avait blessé grièvement cinq ou six. Sa renommée était si bien établie en ce genre, qu’il ne se battait plus. Les duellistes les plus sur la hanche le saluaient poliment et, les eût-il regardés de travers, évitaient de lui marcher sur le pied. Si quelqu’un de ces rodomonts eût tué Altavilla, il n’eût pas manqué de se faire honneur d’une telle victoire. Restait la supposition d’un assassinat, qu’écartait le billet trouvé sur la poitrine du mort. On contesta d’abord l’authenticité de l’écriture; mais la main du comte fut reconnue par des personnes qui avaient reçu de lui plus de cent lettres. La circonstance des yeux bandés, car le cadavre portait encore un foulard noué autour de la tête, semblait toujours inexplicable. On retrouva, outre le stylet planté dans la poitrine du comte, un second stylet échappé sans doute de sa main défaillante: mais si le combat avait eu lieu au couteau, pourquoi ces épées et ces pistolets qu’on reconnut pour avoir appartenu au comte, dont le cocher déclara qu’il avait amené son maître à Pompeï, avec ordre de s’en retourner si au bout d’une heure il ne reparaissait pas?
C’était à s’y perdre.
Le bruit de cette mort arriva bientôt aux oreilles de Vicè, qui en instruisit sir Joshua Ward. Le commodore, à qui revint tout de suite en mémoire l’entretien mystérieux qu’Altavilla avait eu avec lui au sujet d’Alicia, entrevit confusément quelque tentative ténébreuse, quelque lutte horrible et désespérée où M. d’Aspremont devait se trouver mêlé volontairement ou involontairement. Quant à Vicè, elle n’hésitait pas à attribuer la mort du beau comte au vilain jettatore, et en cela sa haine la servait comme une seconde vue. Cependant M. d’Aspremont avait fait sa visite à miss Ward à l’heure accoutumée, et rien dans sa contenance ne trahissait l’émotion d’un drame terrible, il paraissait même plus calme qu’à l’ordinaire.
Cette mort fut cachée à miss Ward, dont l’état devenait inquiétant, sans que le médecin anglais appelé par sir Joshua pût constater de maladie bien caractérisée: c’était comme une sorte d’évanouissement de la vie, de palpitation de l’âme battant des ailes pour prendre son vol, de suffocation d’oiseau sous la machine pneumatique, plutôt qu’un mal réel, possible à traiter par les moyens ordinaires. On eût dit un ange retenu sur terre et ayant la nostalgie du ciel; la beauté d’Alicia était si suave, si délicate, si diaphane, si immatérielle, que la grossière atmosphère humaine ne devait plus être respirable pour elle; on se la figurait planant dans la lumière d’or du Paradis, et le petit oreiller de dentelles qui soutenait sa tête rayonnait comme une auréole. Elle ressemblait, sur son lit, à cette mignonne Vierge de Schoorel, le plus fin joyau de la couronne de l’art gothique.
M. d’Aspremont ne vint pas ce jour-là: pour cacher son sacrifice, il ne voulait pas paraître les paupières rougies, se réservant d’attribuer sa brusque cécité à une tout autre cause.
Le lendemain, ne sentant plus de douleur, il monta dans sa calèche, guidé par son groom Paddy.
La voiture s’arrêta comme d’habitude à la porte en claire-voie. L’aveugle volontaire la poussa, et, sondant le terrain du pied, s’engagea dans l’allée connue. Vicè n’était pas accourue selon sa coutume au bruit de la sonnette mise en mouvement par le ressort de la porte; aucun de ces mille petits bruits joyeux qui sont comme la respiration d’une maison vivante ne parvenait à l’oreille attentive de Paul; un silence morne, profond, effrayant, régnait dans l’habitation, que l’on eût pu croire abandonnée. Ce silence qui eût été sinistre, même pour un homme clairvoyant, devenait plus lugubre encore dans les ténèbres qui enveloppaient le nouvel aveugle.
Les branches qu’il ne distinguait plus semblaient vouloir le retenir comme des bras suppliants et l’empêcher d’aller plus loin. Les lauriers lui barraient le passage; les rosiers s’accrochaient à ses habits, les lianes le prenaient aux jambes, le jardin lui disait dans sa langue muette: «Malheureux! que viens-tu faire ici, ne force pas les obstacles que je t’oppose, va-t’en!» Mais Paul n’écoutait pas, et tourmenté de pressentiments terribles, se roulait dans le feuillage, repoussait les masses de verdure, brisait les rameaux et avançait toujours du côté de la maison.