Les sentiments qu’éprouvait Octavien avaient changé de nature. Tout à l’heure, dans l’ombre trompeuse de la nuit, il était en proie à ce malaise dont les plus braves ne se défendent pas, au milieu de circonstances inquiétantes et fantastiques que la raison ne peut expliquer. Sa vague terreur s’était changée en stupéfaction profonde; il ne pouvait douter, à la netteté de leurs perceptions, du témoignage de ses sens, et cependant ce qu’il voyait était parfaitement incroyable.—Mal convaincu encore, il cherchait par la constatation de petits détails réels à se prouver qu’il n’était pas le jouet d’une hallucination.—Ce n’étaient pas des fantômes qui défilaient sous ses yeux, car la vive lumière du soleil les illuminait avec une réalité irrécusable, et leurs ombres allongées par le matin se projetaient sur les trottoirs et les murailles.—Ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, Octavien, ravi au fond de voir un de ses rêves les plus chers accompli, ne résista plus à son aventure, il se laissa faire à toutes ces merveilles, sans prétendre s’en rendre compte; il se dit que puisque en vertu d’un pouvoir mystérieux il lui était donné de vivre quelques heures dans un siècle disparu, il ne perdrait pas son temps à chercher la solution d’un problème incompréhensible, et il continua bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce spectacle si vieux et si nouveau pour lui. Mais à quelle époque de la vie de Pompeï était-il transporté? Une inscription d’édilité, gravée sur une muraille, lui apprit, par le nom des personnages publics, qu’on était au commencement du règne de Titus,—soit en l’an 79 de notre ère.—Une idée subite traversa l’âme d’Octavien; la femme dont il avait admiré l’empreinte au musée de Naples devait être vivante, puisque l’éruption du Vésuve dans laquelle elle avait péri eut lieu le 24 août de cette même année; il pouvait donc la retrouver, la voir, lui parler... Le désir fou qu’il avait ressenti à l’aspect de cette cendre moulée sur des contours divins allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait être impossible à un amour qui avait eu la force de faire reculer le temps, et passer deux fois la même heure dans le sablier de l’éternité.

Pendant qu’Octavien se livrait à ces réflexions, de belles jeunes filles se rendaient aux fontaines, soutenant du bout de leurs doigts blancs des urnes en équilibre sur leur tête; des patriciens en toges blanches bordées de bandes de pourpre, suivis de leur cortége de clients, se dirigeaient vers le forum. Les acheteurs se pressaient autour des boutiques, toutes désignées par des enseignes sculptées et peintes, et rappelant par leur petitesse et leur forme les boutiques moresques d’Alger; au-dessus de la plupart de ces échoppes, un glorieux phallus de terre cuite colorié et l’inscription hic habitat felicitas, témoignaient de précautions superstitieuses contre le mauvais œil; Octavien remarqua même une boutique d’amulettes dont l’étalage était chargé de cornes, de branches de corail bifurquées, et de petits Priapes en or, comme on en trouve encore à Naples aujourd’hui, pour se préserver de la jettature, et il se dit qu’une superstition durait plus qu’une religion.

En suivant le trottoir qui borde chaque rue de Pompeï, et enlève ainsi aux Anglais la confortabilité de cette invention, Octavien se trouva face à face avec un beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu d’une tunique couleur de safran, et drapé d’un manteau de fine laine blanche, souple comme du cachemire. La vue d’Octavien, coiffé de l’affreux chapeau moderne, sanglé dans une mesquine redingote noire, les jambes emprisonnées dans un pantalon, les pieds pincés par des bottes luisantes, parut surprendre le jeune Pompeïen, comme nous étonnerait, sur le boulevard de Gand, un Ioway ou un Botocudo avec ses plumes, ses colliers de griffes d’ours et ses tatouages baroques. Cependant, comme c’était un jeune homme bien élevé, il n’éclata pas de rire au nez d’Octavien, et prenant en pitié ce pauvre barbare égaré dans cette ville græco-romaine, il lui dit d’une voix accentuée et douce:

Advena, salve.

Rien n’était plus naturel qu’un habitant de Pompeï, sous le règne du divin empereur Titus, très-puissant et très-auguste, s’exprimât en latin, et pourtant Octavien tressaillit en entendant cette langue morte dans une bouche vivante. C’est alors qu’il se félicita d’avoir été fort en thème, et remporté des prix au concours général. Le latin enseigné par l’Université lui servit en cette occasion unique, et rappelant en lui ses souvenirs de classe, il répondit au salut du Pompeïen en style de De viris illustribus et de Selectæ è profanis, d’une façon suffisamment intelligible, mais avec un accent parisien qui fit sourire le jeune homme.

«Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompeïen; je sais aussi cette langue, car j’ai fait mes études à Athènes.

—Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien; je suis du pays des Gaulois, de Paris, de Lutèce.

—Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans les Gaules sous le grand Jules César. Mais quel étrange costume portes-tu? Les Gaulois que j’ai vus à Rome n’étaient pas habillés ainsi.»

Octavien entreprit de faire comprendre au jeune Pompeïen que vingt siècles s’étaient écoulés depuis la conquête de la Gaule par Jules César, et que la mode avait pu changer; mais il y perdit son latin, et à vrai dire ce n’était pas grand’chose.

«Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est la tienne, dit le jeune homme; à moins que tu ne préfères la liberté de la taverne: on est bien à l’auberge d’Albinus, près de la porte du faubourg d’Augustus Felix, et à l’hôtellerie de Sarinus, fils de Publius, près de la deuxième tour; mais si tu veux, je te servirai de guide dans cette ville inconnue pour toi;—tu me plais, jeune barbare, quoique tu aies essayé de te jouer de ma crédulité en prétendant que l’empereur Titus, qui règne aujourd’hui, était mort depuis deux mille ans, et que le Nazaréen, dont les infâmes sectateurs, enduits de poix, ont éclairé les jardins de Néron, trône seul en maître dans le ciel désert, d’où les grands dieux sont tombés.—Par Pollux! ajouta-t-il en jetant les yeux sur une inscription rouge tracée à l’angle d’une rue, tu arrives à propos, l’on donne la Casina de Plaute, récemment remise au théâtre; c’est une curieuse et bouffonne comédie qui t’amusera, n’en comprendrais-tu que la pantomime. Suis-moi, c’est bientôt l’heure; je te ferai placer au banc des hôtes et des étrangers.»