Je présentai le plus galamment du monde deux fauteuils à ces dames; mais, avisant les piles de carreaux, elles me firent un signe de la main qu’elles me remerciaient, et, se débarrassant de leurs bournous, elles s’assirent en croisant leurs jambes à la mode orientale.
Celle qui était assise en face de moi, sous le rayon du soleil qui pénétrait à travers l’interstice des rideaux, pouvait avoir vingt ans; l’autre, beaucoup moins jolie, paraissait un peu plus âgée; ne nous occupons que de la plus jolie.
Elle était richement habillée à la mode turque; une veste de velours vert, surchargée d’ornements, serrait sa taille d’abeille; sa chemisette de gaze rayée, retenue au col par deux boutons de diamant, était échancrée de manière à laisser voir une poitrine blanche et bien formée; un mouchoir de satin blanc, étoilé et constellé de paillettes, lui servait de ceinture. Des pantalons larges et bouffants lui descendaient jusqu’aux genoux; des jambières à l’albanaise en velours brodé garnissaient ses jambes fines et délicates aux jolis pieds nus enfermés dans de petites pantoufles de maroquin gaufré, piqué, colorié et cousu de fils d’or; un caftan orange, broché de fleurs d’argent, un fez écarlate enjolivé d’une longue houppe de soie, complétaient cette parure assez bizarre pour rendre des visites à Paris en cette malheureuse année 1842.
Quant à sa figure, elle avait cette beauté régulière de la race turque: dans son teint, d’un blanc mat semblable à du marbre dépoli, s’épanouissaient mystérieusement, comme deux fleurs noires, ces beaux yeux orientaux si clairs et si profonds sous leurs longues paupières teintes de henné. Elle regardait d’un air inquiet et semblait embarrassée; par contenance, elle tenait un de ses pieds dans une de ses mains, et de l’autre jouait avec le bout d’une de ses tresses, toute chargée de sequins percés par le milieu, de rubans et de bouquets de perles.
L’autre, vêtue à peu près de même, mais moins richement, se tenait également dans le silence et l’immobilité. Me reportant par la pensée à l’apparition des bayadères à Paris, j’imaginai que c’était quelque almée du Caire, quelque connaissance égyptienne de mon ami Dauzats, qui, encouragée par l’accueil que j’avais fait à la belle Amany et à ses brunes compagnes, Sandiroun et Rangoun, venait implorer ma protection de feuilletoniste.
«Mesdames, que puis-je faire pour vous?» leur dis-je en portant mes mains à mes oreilles de manière à produire un salamalec assez satisfaisant.
La belle Turque leva les yeux au plafond, les ramena vers le tapis, regarda sa sœur d’un air profondément méditatif. Elle ne comprenait pas un mot de français.
«Holà, Francesco! maroufle, butor, belître, ici, singe manqué, sers-moi à quelque chose au moins une fois dans ta vie.»
Francesco s’approcha d’un air important et solennel.
«Puisque tu parles si mal français, tu dois parler fort bien arabe, et tu vas jouer le rôle de drogman entre ces dames et moi. Je t’élève à la dignité d’interprète; demande d’abord à ces deux belles étrangères qui elles sont, d’où elles viennent et ce qu’elles veulent.»