«J’avais une espèce de sujet dont je voulais faire un feuilleton; je vais vous le dicter, vous le traduirez en arabe en y ajoutant les broderies, les fleurs et les perles de poésie qui lui manquent; le titre est déjà tout trouvé, nous appellerons notre conte la Mille et deuxième Nuit.»
Scheherazade prit un carré de papier et se mit à écrire de droite à gauche, à la mode orientale, avec une grande vélocité. Il n’y avait pas de temps à perdre: il fallait qu’elle fût le soir même dans la capitale du royaume de Samarcande.
Il y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme nommé Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place de l’Esbekick.
Son père et sa mère étaient morts depuis quelques années en lui laissant une fortune médiocre, mais suffisante pour qu’il pût vivre sans avoir recours au travail de ses mains: d’autres auraient essayé de charger un vaisseau de marchandises ou de joindre quelques chameaux chargés d’étoffes précieuses à la caravane qui va de Bagdad à la Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed préférait vivre tranquille, et ses plaisirs consistaient à fumer du tombeki dans son narguilhé, en prenant des sorbets et en mangeant des confitures sèches de Damas.
Quoiqu’il fût bien fait de sa personne, de visage régulier et de mine agréable, il ne cherchait pas les aventures, et avait répondu plusieurs fois aux personnes qui le pressaient de se marier et lui proposaient des partis riches et convenables, qu’il n’était pas encore temps et qu’il ne se sentait nullement d’humeur à prendre femme.
Mahmoud-Ben-Ahmed avait reçu une bonne éducation: il lisait couramment dans les livres les plus anciens, possédait une belle écriture, savait par cœur les versets du Coran, les remarques des commentateurs, et eût récité sans se tromper d’un vers les Moallakats des fameux poëtes affichés aux portes des mosquées; il était un peu poëte lui-même et composait volontiers des vers assonants et rimés, qu’il déclamait sur des airs de sa façon avec beaucoup de grâce et de charme.
A force de fumer son narguilhé et de rêver à la fraîcheur du soir sur les dalles de marbre de sa terrasse, la tête de Mahmoud-Ben-Ahmed s’était un peu exaltée: il avait formé le projet d’être l’amant d’une péri ou tout au moins d’une princesse du sang royal. Voilà le motif secret qui lui faisait recevoir avec tant d’indifférence les propositions de mariage et refuser les offres des marchands d’esclaves. La seule compagnie qu’il pût supporter était celle de son cousin Abdul-Malek, jeune homme doux et timide qui semblait partager la modestie de ses goûts.
Un jour, Mahmoud-Ben-Ahmed se rendait au bazar pour acheter quelques flacons d’atar-gull et autres drogueries de Constantinople, dont il avait besoin. Il rencontra, dans une rue fort étroite, une litière fermée par des rideaux de velours incarnadin, portée par deux mules blanches et précédée de zebeks et de chiaoux richement costumés. Il se rangea contre le mur pour laisser passer le cortége; mais il ne put le faire si précipitamment qu’il n’eût le temps de voir, par l’interstice des courtines, qu’une folle bouffée d’air souleva, une fort belle dame assise sur des coussins de brocart d’or. La dame, se fiant sur l’épaisseur des rideaux et se croyant à l’abri de tout regard téméraire, avait relevé son voile à cause de la chaleur. Ce ne fut qu’un éclair; cependant cela suffit pour faire tourner la tête du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le teint d’une blancheur éblouissante, des sourcils que l’on eût pu croire tracés au pinceau, une bouche de grenade, qui en s’entr’ouvrant laissait voir une double file de perles d’Orient plus fines et plus limpides que celles qui forment les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air agréable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi de noble et de royal.
Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ébloui de tant de perfections, resta longtemps immobile à la même place, et, oubliant qu’il était sorti pour faire des emplettes, il retourna chez lui les mains vides, emportant dans son cœur la radieuse vision.