Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de son bonheur et n’osant y croire. Cependant, quelque modeste qu’il fût, il ne pouvait se dissimuler que la princesse Ayesha ne l’eût regardé d’un œil favorable. Le hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors de ne pas avoir cédé aux suggestions de ses amis qui l’engageaient à prendre femme, et aux portraits séduisants que lui faisaient les vieilles des jeunes filles à marier qui ont toujours, comme chacun le sait, des yeux de gazelle, une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la queue d’Al Borack, la jument du Prophète, une bouche de jaspe rouge, avec une haleine d’ambre gris, et mille autres perfections qui tombent avec le haick et le voile nuptial: comme il fut heureux de se sentir dégagé de tout lien vulgaire, et libre de s’abandonner tout entier à sa nouvelle passion!

Il eut beau s’agiter et se tourner sur son divan, il ne put s’endormir; l’image de la princesse Ayesha, étincelante comme un oiseau de flamme sur un fond de soleil couchant, passait et repassait devant ses yeux. Ne pouvant trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets de bois de cèdre merveilleusement découpé que l’on applique, dans les villes d’Orient, aux murailles extérieures des maisons, afin d’y profiter de la fraîcheur et du courant d’air qu’une rue ne peut manquer de former; le sommeil ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme le bonheur, il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits par le spectacle d’une nuit sereine, il se rendit avec son narguilhé sur la plus haute terrasse de son habitation.

L’air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d’or qu’une robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses joues d’argent, comme une sultane pâle d’amour qui se penche aux treillis de son kiosque, firent du bien à Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poëte, et ne pouvait rester insensible au magnifique spectacle qui s’offrait à sa vue.

De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant lui comme un de ces plans en relief où les giaours retracent leurs villes fortes. Les terrasses ornées de pots de plantes grasses, et bariolées de tapis; les places où miroitait l’eau du Nil, car on était à l’époque de l’inondation; les jardins d’où jaillissaient des groupes de palmiers, des touffes de caroubiers ou de nopals; les îles de maisons coupées de rues étroites; les coupoles d’étain des mosquées; les minarets frêles et découpés à jour comme un hochet d’ivoire; les angles obscurs ou lumineux des palais formaient un coup d’œil arrangé à souhait pour le plaisir des yeux. Tout au fond, les sables cendrés de la plaine confondaient leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament, et les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par un rayon bleuâtre, dessinaient au bord de l’horizon leur gigantesque triangle de pierre.

Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par les circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé, Mahmoud-Ben-Ahmed tâchait de démêler dans la transparente obscurité la forme lointaine du palais où dormait la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce tableau qu’on aurait pu croire peint, car aucun souffle, aucun murmure n’y révélaient la présence d’un être vivant: le seul bruit appréciable était celui que faisait la fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed en traversant la boule de cristal de roche remplie d’eau destinée à refroidir ses blanches bouffées. Tout d’un coup, un cri aigu éclata au milieu de ce calme, un cri de détresse suprême, comme doit en pousser, au bord de la source, l’antilope qui sent se poser sur son cou la griffe d’un lion, ou s’engloutir sa tête dans la gueule d’un crocodile. Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d’agonie et de désespoir, se leva d’un seul bond et posa instinctivement la main sur le pommeau de son yatagan dont il fit jouer la lame pour s’assurer qu’elle ne tenait pas au fourreau; puis il se pencha du côté d’où le bruit avait semblé partir.

Il démêla fort loin dans l’ombre un groupe étrange, mystérieux, composé d’une figure blanche poursuivie par une meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux gestes frénétiques, aux allures désordonnées. L’ombre blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et l’intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était si peu considérable, qu’il était à craindre qu’elle ne fût bientôt prise si sa course se prolongeait, et qu’aucun événement ne vînt à son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d’abord que c’était une péri ayant aux trousses un essaim de goules mâchant de la chair de mort dans leurs incisives démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses, armées d’ongles comme celles des chauves-souris, et, tirant de sa poche son comboloio de graines d’aloès jaspées, il se mit à réciter, comme préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms d’Allah. Il n’était pas au vingtième, qu’il s’arrêta. Ce n’était pas une péri, un être surnaturel qui fuyait ainsi en sautant d’une terrasse à l’autre et en franchissant les rues de quatre ou cinq pieds de large qui coupent le bloc compacte des villes orientales, mais bien une femme; les djinns n’étaient que des zebecks, des chiaoux et des eunuques acharnés à sa poursuite.

Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la fugitive de la plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed, mais ses forces semblaient la trahir; elle retourna convulsivement la tête sur l’épaule, et, comme un cheval épuisé dont l’éperon ouvre le flanc, voyant si près d’elle le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre elle et ses ennemis d’un bond désespéré.

Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu’elle n’aperçut pas, car la lune s’était voilée, et courut à l’extrémité de la terrasse qui donnait de ce côté-là sur une seconde rue plus large que la première. Désespérant de la pouvoir sauter, elle eut l’air de chercher des yeux quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre, elle se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la coupe d’un lis.

La troupe furibonde envahit la terrasse avec l’impétuosité d’un vol de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à longues moustaches, ou hideusement imberbes, leurs yeux étincelants, leurs mains crispées agitant des damas et des kandjars, la fureur empreinte sur leurs physionomies basses et féroces, causèrent un mouvement d’effroi à Mahmoud-Ben-Ahmed, quoiqu’il fût brave de sa personne et habile au maniement des armes. Ils parcoururent de l’œil la terrasse vide, et n’y voyant pas la fugitive, ils pensèrent sans doute qu’elle avait franchi la seconde rue, et ils continuèrent leur poursuite sans faire autrement attention à Mahmoud-Ben-Ahmed.

Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs babouches sur les dalles des terrasses se fut éteint dans l’éloignement, la fugitive commença à lever par-dessus les bords du vase sa jolie tête pâle, et promena autour d’elle des regards d’antilope effrayée, puis elle sortit ses épaules et se mit debout, charmant pistil de cette grande fleur de marbre; n’apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui lui souriait et lui faisait signe qu’elle n’avait rien à craindre, elle s’élança hors du vase et vint vers le jeune homme avec une attitude humble et des bras suppliants.