Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les années! Edwige repose maintenant sous les arches ténébreuses du caveau des Lodbrog, à côté du vieux comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas beaucoup changée. Sur son tombeau il y a une belle statue couchée, les mains jointes, et les pieds sur une levrette de marbre, fidèle compagnie des trépassés. Ce qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore que la mourante.

Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a vingt ans aujourd’hui. Il est très-adroit à tous les exercices, nul ne tire mieux l’arc que lui; il refend la flèche qui vient de se planter en tremblant dans le cœur du but; sans mors ni éperon il dompte les chevaux les plus sauvages.

Il n’a jamais impunément regardé une femme ou une jeune fille; mais aucune de celles qui l’ont aimé n’a été heureuse. L’inégalité fatale de son caractère s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une femme et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la passion, l’autre éprouve de la haine; tantôt l’étoile verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un jour il vous dit: «O blanches vierges du Nord, étincelantes et pures comme les glaces du pôle; prunelles de clair de lune; joues nuancées des fraîcheurs de l’aurore boréale!» Et l’autre jour il s’écriait: «O filles d’Italie, dorées par le soleil et blondes comme l’orange! cœurs de flamme dans des poitrines de bronze!» Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations.

Hélas! pauvres désolées, tristes ombres plaintives, vous ne l’accusez même pas, car vous savez qu’il est plus malheureux que vous; son cœur est un terrain sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs inconnus, dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de l’Ange, cherche à dessécher le jarret de son adversaire.

Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles veloutées du verbascum aux profondes découpures, sous l’asphodèle aux rameaux d’un vert malsain, dans la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus d’une pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses larmes. Mina, Dora, Thécla! la terre est-elle bien lourde à vos seins délicats et à vos corps charmants?

Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer; il lui dit de seller son cheval.

«Maître, regardez comme la neige tombe, comme le vent siffle et fait ployer jusqu’à terre la cime des sapins; n’entendez-vous pas dans le lointain hurler les loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine les rennes à l’agonie?

—Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige comme on fait d’un duvet qui s’attache au manteau; je passerai sous l’arceau des sapins en inclinant un peu l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs griffes s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de mon épée fouillant la glace, je découvrirai au pauvre renne, qui geint et pleure à chaudes larmes, la mousse fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre.»

Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre depuis que le vieux comte est mort, part sur son bon cheval, accompagné de ses deux chiens géants, Murg et Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de la petite tourelle aiguë en forme de poivrière se penche sur le balcon sculpté, malgré le froid et la bise, la jeune fille inquiète, cherchant à démêler dans la blancheur de la plaine le panache du chevalier.

Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont il laboure les flancs à coups d’éperon, s’avance dans la campagne; il traverse le lac, dont le froid n’a fait qu’un seul bloc de glace, où les poissons sont enchâssés, les nageoires étendues, comme des pétrifications dans la pâte du marbre; les quatre fers du cheval, armés de crochets, mordent solidement la dure surface; un brouillard, produit par sa sueur et sa respiration, l’enveloppe et le suit; on dirait qu’il galope dans un nuage; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de chaque côté de leur maître, par leurs naseaux sanglants, de longs jets de fumée comme des animaux fabuleux.