Tout en cheminant il se disait: «Brenda sans doute est folle; et que veut-elle dire avec son chevalier à l’étoile rouge?»

La tempête était des plus violentes; la neige tourbillonnait et permettait à peine de distinguer la terre du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois de Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air pour les saisir, tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. A leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui battait la mesure sur l’épaule du chanteur bohémien.

Fenris et Murg s’arrêtent subitement: leurs naseaux mobiles hument l’air avec inquiétude; ils subodorent la présence d’un ennemi.—Ce n’est point un loup ni un renard; un loup et un renard ne seraient qu’une bouchée pour ces braves chiens.

Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au détour du chemin un chevalier monté sur un cheval de grande taille et suivi de deux chiens énormes.

Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé exactement de même, avec un surcot historié du même blason; seulement il portait sur son casque une plume rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il fallait que l’un des deux chevaliers reculât.

«Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit le chevalier à la visière baissée. Le voyage que je fais est un long voyage; on m’attend, il faut que j’arrive.

—Par la moustache de mon père, c’est vous qui reculerez. Je vais à un rendez-vous d’amour, et les amoureux sont pressés,» répondit Oluf en portant la main sur la garde de son épée.

L’inconnu tira la sienne, et le combat commença. Les épées, en tombant sur les mailles d’acier, en faisaient jaillir des gerbes d’étincelles petillantes; bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent ébréchées comme des scies. On eût pris les combattants, à travers la fumée de leurs chevaux et la brume de leur respiration haletante, pour deux noirs forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux, animés de la même rage que leurs maîtres, mordaient à belles dents leurs cous veineux, et s’enlevaient des lambeaux de poitrail; ils s’agitaient avec des soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et se servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des coups terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement par-dessus leurs têtes; les chiens n’étaient qu’une morsure et qu’un hurlement.

Les gouttes de sang suintant à travers les écailles imbriquées des armures et tombant toutes tièdes sur la neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout de peu d’instants l’on aurait dit un crible, tant les gouttes tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers étaient blessés.

Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au chevalier inconnu; il souffrait des blessures qu’il faisait et de celles qu’il recevait: il avait éprouvé un grand froid dans la poitrine, comme d’un fer qui entrerait et chercherait le cœur, et pourtant sa cuirasse n’était pas faussée à l’endroit du cœur: sa seule blessure était un coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et recevoir était une chose indifférente.