Je pris la pipe de ses mains, ainsi que je l’avais fait quelques heures auparavant, et je me mis à aspirer lentement la fumée enivrante.
Une mollesse pleine de béatitude ne tarda pas à s’emparer de moi, et je sentis le même étourdissement que j’avais éprouvé en fumant la vraie pipe.
Jusque-là mon rêve se tenait dans les plus exactes limites du monde habitable, et répétait, comme un miroir, les actions de ma journée.
J’étais pelotonné dans un tas de coussins, et je renversais paresseusement ma tête en arrière pour suivre en l’air les spirales bleuâtres, qui se fondaient en brume d’ouate, après avoir tourbillonné quelques minutes.
Mes yeux se portaient naturellement sur le plafond, qui est d’un noir d’ébène, avec des arabesques d’or.
A force de le regarder avec cette attention extatique qui précède les visions, il me parut bleu, mais d’un bleu dur, comme un des pans du manteau de la nuit.
«Vous avez donc fait repeindre votre plafond en bleu, dis-je à Karr, qui, toujours impassible et silencieux, avait embouché une autre pipe, et rendait plus de fumée qu’un tuyau de poêle en hiver, ou qu’un bateau à vapeur dans une saison quelconque.
—Nullement, mon fils, répondit-il en mettant son nez hors du nuage, mais vous m’avez furieusement la mine de vous être à vous-même peint l’estomac en rouge, au moyen d’un bordeaux plus ou moins Laffitte.
—Hélas! que ne dites-vous la vérité; mais je n’ai bu qu’un misérable verre d’eau sucrée, où toutes les fourmis de la terre étaient venues se désaltérer, une école de natation d’insectes.