Elle se tenait debout devant moi, et me pria, demande assez bizarre, de lui dire son nom.
Je lui répondis sans hésiter qu’elle se nommait Carlotta, ce qui était vrai; ensuite elle me raconta qu’elle avait été chanteuse, et qu’elle était morte si jeune, qu’elle ignorait les plaisirs de l’existence, et qu’avant d’aller s’enfoncer pour toujours dans l’immobile éternité, elle voulait jouir de la beauté du monde, s’enivrer de toutes les voluptés et se plonger dans l’océan des joies terrestres; qu’elle se sentait une soif inextinguible de vie et d’amour.
Et, en disant tout cela avec une éloquence d’expression et une poésie qu’il n’est pas en mon pouvoir de rendre, elle nouait ses bras en écharpe autour de mon cou, et entrelaçait ses mains fluettes dans les boucles de mes cheveux.
Elle parlait en vers d’une beauté merveilleuse, où n’atteindraient pas les plus grands poëtes éveillés, et quand le vers ne suffisait plus pour rendre sa pensée, elle lui ajoutait les ailes de la musique, et c’était des roulades, des colliers de notes plus pures que des perles parfaites, des tenues de voix, des sons filés bien au-dessus des limites humaines, tout ce que l’âme et l’esprit peuvent rêver de plus tendre, de plus adorablement coquet, de plus amoureux, de plus ardent, de plus ineffable.
«Vivre six mois, six mois encore, était le refrain de toutes ses cantilènes.»
Je voyais très-clairement ce qu’elle allait dire, avant que la pensée arrivât de sa tête ou de son cœur jusque sur ses lèvres, et j’achevais moi-même le vers ou le chant commencés; j’avais pour elle la même transparence, et elle lisait en moi couramment.
Je ne sais pas où se seraient arrêtées ces extases que ne modérait plus la présence de Karr, lorsque je sentis quelque chose de velu et de rude qui me passait sur la figure; j’ouvris les yeux, et je vis mon chat qui frottait sa moustache à la mienne en manière de congratulation matinale, car l’aube tamisait à travers les rideaux une lumière vacillante.
C’est ainsi que finit mon rêve d’opium, qui ne me laissa d’autre trace qu’une vague mélancolie, suite ordinaire de ces sortes d’hallucinations.