Le dîner tirait à sa fin, déjà quelques-uns des plus fervents adeptes ressentaient les effets de la pâte verte: j’avais, pour ma part, éprouvé une transposition complète de goût. L’eau que je buvais me semblait avoir la saveur du vin le plus exquis, la viande se changeait dans ma bouche en framboise, et réciproquement. Je n’aurais pas discerné une côtelette d’une pêche.
Mes voisins commençaient à me paraître un peu originaux; ils ouvraient de grandes prunelles de chat-huant; leur nez s’allongeait en proboscide; leur bouche s’étendait en ouverture de grelot. Leurs figures se nuançaient de teintes surnaturelles.
L’un d’eux, face pâle dans une barbe noire, riait aux éclats d’un spectacle invisible; l’autre faisait d’incroyables efforts pour porter son verre à ses lèvres, et ses contorsions pour y arriver excitaient des huées étourdissantes.
Celui-ci, agité de mouvements nerveux, tournait ses pouces avec une incroyable agilité; celui-là, renversé sur le dos de sa chaise, les yeux vagues, les bras morts, se laissait couler en voluptueux dans la mer sans fond de l’anéantissement.
Moi, accoudé sur la table, je considérais tout cela à la clarté d’un reste de raison qui s’en allait et revenait par instants comme une veilleuse près de s’éteindre. De sourdes chaleurs me parcouraient les membres, et la folie, comme une vague qui écume sur une roche et se retire pour s’élancer de nouveau, atteignait et quittait ma cervelle, qu’elle finit par envahir tout à fait.
L’hallucination, cet hôte étrange, s’était installée chez moi.
«Au salon, au salon! cria un des convives; n’entendez-vous pas ces chœurs célestes? Les musiciens sont au pupitre depuis longtemps.»
En effet, une harmonie délicieuse nous arrivait par bouffées à travers le tumulte de la conversation.
IV
UN MONSIEUR QUI N’ÉTAIT PAS INVITÉ.