Pour me soustraire à l’empressement outré de ces baroques personnages, je me réfugiai dans un angle obscur, d’où je pus les voir se livrant à des danses telles que n’en connut jamais la Renaissance au temps de Chicard, ou l’Opéra sous le règne de Musard, le roi du quadrille échevelé. Ces danseurs, mille fois supérieurs à Molière, à Rabelais, à Swift et à Voltaire, écrivaient, avec un entrechat ou un balancé, des comédies si profondément philosophiques, des satires d’une si haute portée et d’un sel si piquant, que j’étais obligé de me tenir les côtes dans mon coin.

Daucus-Carota exécutait, tout en s’essuyant les yeux, des pirouettes et des cabrioles inconcevables, surtout pour un homme qui avait des jambes en racine de mandragore, et répétait d’un ton burlesquement piteux:

«C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire!»

O vous qui avez admiré la sublime stupidité d’Odry, la niaiserie enrouée d’Alcide Tousez, la bêtise pleine d’aplomb d’Arnal, les grimaces de macaque de Ravel, et qui croyez savoir ce que c’est qu’un masque comique, si vous aviez assisté à ce bal de Gustave évoqué par le hachich, vous conviendriez que les farceurs les plus désopilants de nos petits théâtres sont bons à sculpter aux angles d’un catafalque ou d’un tombeau!

Que de faces bizarrement convulsées! que d’yeux clignotants et petillants de sarcasmes sous leur membrane d’oiseau! quels rictus de tirelire! quelles bouches en coups de hache! quels nez facétieusement dodécaèdres! quels abdomens gros de moqueries pantagruéliques!

Comme à travers tout ce fourmillement de cauchemar sans angoisse se dessinaient par éclairs des ressemblances soudaines et d’un effet irrésistible, des caricatures à rendre jaloux Daumier et Gavarni, des fantaisies à faire pâmer d’aise les merveilleux artistes chinois, les Phidias du poussah et du magot!

Toutes les visions n’étaient pas cependant monstrueuses ou burlesques; la grâce se montrait aussi dans ce carnaval de formes: près de la cheminée, une petite tête aux joues de pêche se roulait sur ses cheveux blonds, montrant dans un interminable accès de gaieté trente-deux petites dents grosses comme des grains de riz, et poussant un éclat de rire aigu, vibrant, argentin, prolongé, brodé de trilles et de points d’orgues, qui me traversait le tympan, et, par un magnétisme nerveux, me forçait à commettre une foule d’extravagances.

La frénésie joyeuse était à son plus haut point; on n’entendait plus que des soupirs convulsifs, des gloussements inarticulés. Le rire avait perdu son timbre et tournait au grognement, le spasme succédait au plaisir; le refrain de Daucus-Carota allait devenir vrai.

Déjà plusieurs hachichins anéantis avaient roulé à terre avec cette molle lourdeur de l’ivresse qui rend les chutes peu dangereuses; des exclamations telles que celles-ci: «—Mon Dieu, que je suis heureux! quelle félicité! je nage dans l’extase! je suis en paradis! je plonge dans des abîmes de délices!» se croisaient, se confondaient, se couvraient.

Des cris rauques jaillissaient des poitrines oppressées; les bras se tendaient éperdument vers quelque vision fugitive; les talons et les nuques tambourinaient sur le plancher. Il était temps de jeter une goutte d’eau froide sur cette vapeur brûlante, ou la chaudière eût éclaté.