La comtesse allongea son petit pied chaussé d’une pantoufle en peau mordorée, dans la laine soyeuse du tapis-gazon placé sous la table pour neutraliser le froid contact de la mosaïque de marbre blanc et de brocatelle de Vérone qui pavait la salle à manger, fit un léger mouvement d’épaules comme glacée par un dernier frisson de fièvre, et, fixant ses beaux yeux d’un bleu polaire sur le convive qu’elle prenait pour son mari, car le jour avait fait évanouir les pressentiments, les terreurs et les fantômes nocturnes, elle lui dit d’une voix harmonieuse et tendre, pleine de chastes câlineries, une phrase en polonais!!! Avec le comte elle se servait souvent de la chère langue maternelle aux moments de douceur et d’intimité, surtout en présence des domestiques français, à qui cet idiome était inconnu.
Le Parisien Octave savait le latin, l’italien, l’espagnol, quelques mots d’anglais; mais, comme tous les Gallo-Romains, il ignorait entièrement les langues slaves.—Les chevaux de frise de consonnes qui défendent les rares voyelles du polonais lui en eussent interdit l’approche quand bien même il eût voulu s’y frotter.—A Florence, la comtesse lui avait toujours parlé français ou italien, et la pensée d’apprendre l’idiome dans lequel Mickiewicz a presque égalé Byron ne lui était pas venue. On ne songe jamais à tout!
A l’audition de cette phrase il se passa dans la cervelle du comte, habitée par le moi d’Octave, un très-singulier phénomène: les sons étrangers au Parisien suivant les replis d’une oreille slave, arrivèrent à l’endroit habituel où l’âme d’Olaf les accueillait pour les traduire en pensées, et y évoquèrent une sorte de mémoire physique; leur sens apparut confusément à Octave; des mots enfouis dans les circonvolutions cérébrales, au fond des tiroirs secrets du souvenir, se présentèrent en bourdonnant, tout prêts à la réplique; mais ces réminiscences vagues, n’étant pas mises en communication avec l’esprit, se dissipèrent bientôt, et tout redevint opaque. L’embarras du pauvre amant était affreux; il n’avait pas songé à ces complications en gantant la peau du comte Olaf Labinski, et il comprit qu’en volant la forme d’un autre on s’exposait à de rudes déconvenues.
Prascovie, étonnée du silence d’Octave, et croyant que, distrait par quelque rêverie, il ne l’avait pas entendue, répéta sa phrase lentement et d’une voix plus haute.
S’il entendait mieux le son des mots, le faux comte n’en comprenait pas davantage la signification; il faisait des efforts désespérés pour deviner de quoi il pouvait s’agir; mais pour qui ne les sait pas, les compactes langues du Nord n’ont aucune transparence, et si un Français peut soupçonner ce que dit une Italienne, il sera comme sourd en écoutant parler une Polonaise.—Malgré lui, une rougeur ardente couvrit ses joues; il se mordit les lèvres, et, pour se donner une contenance, découpa rageusement le morceau placé sur son assiette.
«On dirait en vérité, mon cher seigneur, dit la comtesse, cette fois, en français, que vous ne m’entendez pas, ou que vous ne me comprenez point...
—En effet, balbutia Octave-Labinski, ne sachant trop ce qu’il disait... cette diable de langue est si difficile!
—Difficile! oui, peut-être pour des étrangers, mais pour celui qui l’a bégayée sur les genoux de sa mère, elle jaillit des lèvres comme le souffle de la vie, comme l’effluve même de la pensée.
—Oui, sans doute, mais il y a des moments où il me semble que je ne la sais plus.
—Que contez-vous là, Olaf? quoi! vous l’auriez oubliée, la langue de vos aïeux, la langue de la sainte patrie, la langue qui vous fait reconnaître vos frères parmi les hommes, et, ajouta-t-elle plus bas, la langue dans laquelle vous m’avez dit la première fois que vous m’aimiez!