«Puisque vous êtes pour le moment Octave de Saville, vous avez sans doute fouillé ses tiroirs, feuilleté ses papiers; et vous n’ignorez pas qu’il nourrit depuis trois ans pour la comtesse Prascovie Labinska un amour éperdu, sans espoir, qu’il a vainement tenté de s’arracher du cœur et qui ne s’en ira qu’avec sa vie, s’il ne le suit pas encore dans la tombe.

—Oui, je le sais, fit le comte en se mordant les lèvres.

—Eh bien, pour parvenir à elle j’ai employé un moyen horrible, effrayant, et qu’une passion délirante pouvait seule risquer; le docteur Cherbonneau a tenté pour moi une œuvre à faire reculer les thaumaturges de tous les pays et de tous les siècles. Après nous avoir tous deux plongés dans le sommeil, il a fait magnétiquement changer nos âmes d’enveloppe. Miracle inutile! Je vais vous rendre votre corps: Prascovie ne m’aime pas! Dans la forme de l’époux elle a reconnu l’âme de l’amant; son regard s’est glacé sur le seuil de la chambre conjugale comme au jardin de la villa Salviati.»

Un chagrin si vrai se trahissait dans l’accent d’Octave, que le comte ajouta foi à ses paroles.

«Je suis un amoureux, ajouta Octave en souriant, et non pas un voleur; et, puisque le seul bien que j’aie désiré sur cette terre ne peut m’appartenir, je ne vois pas pourquoi je garderai vos titres, vos châteaux, vos terres, votre argent, vos chevaux, vos armes.—Allons, donnez-moi le bras, ayons l’air réconciliés, remercions nos témoins, prenons avec nous le docteur Cherbonneau, et retournons au laboratoire magique d’où nous sommes sortis transfigurés; le vieux brahme saura bien défaire ce qu’il a fait.»

«Messieurs, dit Octave, soutenant pour quelques minutes encore le rôle du comte Olaf Labinski, nous avons échangé, mon adversaire et moi, des explications confidentielles qui rendent la continuation du combat inutile. Rien n’éclaircit les idées entre honnêtes gens comme de froisser un peu le fer.»

MM. Zamoieczki et Sepulveda remontèrent dans leur voiture. Alfred Humbert et Gustave Raimbaud regagnèrent leur coupé.—Le comte Olaf Labinski, Octave de Saville et le docteur Balthazar se dirigèrent grand train vers la rue du Regard.

XII

Pendant le trajet du bois de Boulogne à la rue du Regard, Octave de Saville dit au docteur Cherbonneau: