Il la trouva assise sur un banc de mousse, dans la serre, dont les panneaux de cristal relevés à demi laissaient passer un air tiède et lumineux, au milieu d’une véritable forêt vierge de plantes exotiques et tropicales; elle lisait Novalis, un des auteurs les plus subtils, les plus raréfiés, les plus immatériels qu’ait produits le spiritualisme allemand; la comtesse n’aimait pas les livres qui peignent la vie avec des couleurs réelles et fortes,—et la vie lui paraissait un peu grossière à force d’avoir vécu dans un monde d’élégance, d’amour et de poésie.

Elle jeta son livre et leva lentement les yeux vers le comte. Elle craignait de rencontrer encore dans les prunelles noires de son mari ce regard ardent, orageux, chargé de pensées mystérieuses, qui l’avait si péniblement troublée et qui lui semblait—appréhension folle, idée extravagante,—le regard d’un autre!

Dans les yeux d’Olaf éclatait une joie sereine, brûlait d’un feu égal un amour chaste et pur; l’âme étrangère qui avait changé l’expression de ses traits s’était envolée pour toujours: Prascovie reconnut aussitôt son Olaf adoré, et une rapide rougeur de plaisir nuança ses joues transparentes.—Quoiqu’elle ignorât les transformations opérées par le docteur Cherbonneau, sa délicatesse de sensitive avait pressenti tous ces changements sans pourtant qu’elle s’en rendît compte.

«Que lisiez-vous là, chère Prascovie? dit Olaf en ramassant sur la mousse le livre relié de maroquin bleu.—Ah! l’histoire de Henri d’Ofterdingen,—c’est le même volume que je suis allé vous chercher à franc étrier à Mohilev,—un jour que vous aviez manifesté à table le désir de l’avoir. A minuit il était sur votre guéridon, à côté de votre lampe; mais aussi Ralph en est resté poussif!

—Et je vous ai dit que jamais plus je ne manifesterais la moindre fantaisie devant vous. Vous êtes du caractère de ce grand d’Espagne qui priait sa maîtresse de ne pas regarder les étoiles, puisqu’il ne pouvait les lui donner.

—Si tu en regardais une, répondit le comte, j’essayerais de monter au ciel et de l’aller demander à Dieu.»

Tout en écoutant son mari, la comtesse repoussait une mèche révoltée de ses bandeaux qui scintillait comme une flamme dans un rayon d’or. Ce mouvement avait fait glisser sa manche et mis à nu son beau bras que cerclait au poignet le lézard constellé de turquoises qu’elle portait le jour de cette apparition aux Cascines, si fatale pour Octave.

«Quelle peur, dit le comte, vous a causée jadis ce pauvre petit lézard que j’ai tué d’un coup de badine lorsque, pour la première fois, vous êtes descendue au jardin sur mes instantes prières! Je le fis mouler en or et orner de quelques pierres; mais, même à l’état de bijou, il vous semblait toujours effrayant, et ce n’est qu’au bout d’un certain temps que vous vous décidâtes à le porter.

—Oh! j’y suis habituée tout à fait maintenant, et c’est de mes joyaux celui que je préfère, car il me rappelle un bien cher souvenir.

—Oui, reprit le comte; ce jour-là, nous convînmes que, le lendemain, je vous ferais demander officiellement en mariage à votre tante.»