Par un caprice très-convenable chez une jeune fille blasée sur tous les conforts et toutes les élégances, et peut-être aussi pour contrarier son oncle, dont elle raillait les goûts bourgeois, miss Alicia avait choisi, de préférence à des logis civilisés, cette villa, dont les maîtres voyageaient, et qui était restée plusieurs années sans habitants. Elle trouvait dans ce jardin abandonné, et presque revenu à l’état de nature, une poésie sauvage qui lui plaisait; sous l’actif climat de Naples, tout avait poussé avec une activité prodigieuse. Orangers, myrtes, grenadiers, limons, s’en étaient donné à cœur joie, et les branches, n’ayant plus à craindre la serpette de l’émondeur, se donnaient la main d’un bout de l’allée à l’autre, ou pénétraient familièrement dans les chambres par quelque vitre brisée.—Ce n’était pas, comme dans le Nord, la tristesse d’une maison déserte, mais la gaieté folle et la pétulance heureuse de la nature du Midi livrée à elle-même; en l’absence du maître, les végétaux exubérants se donnaient le plaisir d’une débauche de feuilles, de fleurs, de fruits et de parfums; ils reprenaient la place que l’homme leur dispute.

Lorsque le commodore—c’est ainsi qu’Alicia appelait familièrement son oncle—vit ce fourré impénétrable et à travers lequel on n’aurait pu s’avancer qu’à l’aide d’un sabre d’abatage, comme dans les forêts d’Amérique, il jeta les hauts cris et prétendit que sa nièce était décidément folle. Mais Alicia lui promit gravement de faire pratiquer de la porte d’entrée au salon et du salon à la terrasse un passage suffisant pour un tonneau de malvoisie—seule concession qu’elle pouvait accorder au positivisme avunculaire.—Le commodore se résigna, car il ne savait pas résister à sa nièce, et en ce moment, assis vis-à-vis d’elle sur la terrasse, il buvait à petits coups, sous prétexte de thé, une grande tasse de rhum.

Cette terrasse, qui avait principalement séduit la jeune miss, était en effet fort pittoresque, et mérite une description particulière, car Paul d’Aspremont y reviendra souvent, et il faut peindre le décor des scènes que l’on raconte.

On montait à cette terrasse, dont les pans à pic dominaient un chemin creux, par un escalier de larges dalles disjointes où prospéraient de vivaces herbes sauvages. Quatre colonnes frustes, tirées de quelque ruine antique et dont les chapiteaux perdus avaient été remplacés par des dés de pierre, soutenaient un treillage de perches enlacées et plafonnées de vigne. Des garde-fous tombaient en nappes et en guirlandes les lambruches et les plantes pariétaires. Au pied des murs, le figuier d’Inde, l’aloès, l’arbousier poussaient dans un désordre charmant, et au delà d’un bois que dépassait un palmier et trois pins d’Italie, la vue s’étendait sur des ondulations de terrain semées de blanches villas, s’arrêtait sur la silhouette violâtre du Vésuve, ou se perdait sur l’immensité bleue de la mer.

Lorsque M. Paul d’Aspremont parut au sommet de l’escalier, Alicia se leva, poussa un petit cri de joie et fit quelques pas à sa rencontre. Paul lui prit la main à l’anglaise, mais la jeune fille éleva cette main prisonnière à la hauteur des lèvres de son ami avec un mouvement plein de gentillesse enfantine et de coquetterie ingénue.

Le commodore essaya de se dresser sur ses jambes un peu goutteuses, et il y parvint après quelques grimaces de douleur qui contrastaient comiquement avec l’air de jubilation épanoui sur sa large face; il s’approcha d’un pas assez alerte pour lui du charmant groupe des deux jeunes gens, et tenailla la main de Paul de manière à lui mouler les doigts en creux les uns contre les autres, ce qui est la suprême expression de la vieille cordialité britannique.

Miss Alicia Ward appartenait à cette variété d’Anglaises brunes qui réalisent un idéal dont les conditions semblent se contrarier: c’est-à-dire une peau d’une blancheur éblouissante à rendre jaune le lait, la neige, le lis, l’albâtre, la cire vierge, et tout ce qui sert aux poëtes à faire des comparaisons blanches; des lèvres de cerise, et des cheveux aussi noirs que la nuit sur les ailes du corbeau. L’effet de cette opposition est irrésistible et produit une beauté à part dont on ne saurait trouver l’équivalent ailleurs.—Peut-être quelques Circassiennes élevées dès l’enfance au sérail offrent-t-elles ce teint miraculeux, mais il faut nous en fier là-dessus aux exagérations de la poésie orientale et aux gouaches de Léwis représentant les harems du Caire. Alicia était assurément le type le plus parfait de ce genre de beauté.

L’ovale allongé de sa tête, son teint d’une incomparable pureté, son nez fin, mince, transparent, ses yeux d’un bleu sombre frangés de longs cils qui palpitaient sur ses joues rosées comme des papillons noirs lorsqu’elle abaissait ses paupières, ses lèvres colorées d’une pourpre éclatante, ses cheveux tombant en volutes brillantes comme des rubans de satin de chaque côté de ses joues et de son col de cygne, témoignaient en faveur de ces romanesques figures de femmes de Maclise, qui, à l’Exposition universelle, semblaient de charmantes impostures.

Alicia portait une robe de grenadine à volants festonnés et brodés de palmettes rouges, qui s’accordaient à merveille avec les tresses de corail à petits grains composant sa coiffure, son collier et ses bracelets; cinq pampilles suspendues à une perle de corail à facettes tremblaient au lobe de ses oreilles petites et délicatement enroulées.—Si vous blâmez cet abus du corail, songez que nous sommes à Naples, et que les pêcheurs sortent tout exprès de la mer pour vous présenter ces branches que l’air rougit.

Nous vous devons, après le portrait de miss Alicia Ward, ne fût-ce que pour faire opposition, tout au moins une caricature du commodore à la manière de Hogarth.