Le commodore restait attaché au rivage, non à cause de sa grandeur, mais de son poids qui eût fait sombrer la frêle embarcation; il attendait sa nièce au débarcadère, et lui jetait avec un soin maternel un mantelet sur les épaules, de peur qu’elle ne se refroidît,—puis la barque rattachée à son piquet, on revenait luncher au château. C’était plaisir de voir comme Alicia, qui ordinairement mangeait aussi peu qu’un oiseau, coupait à l’emporte-pièce de ses dents perlées une rose tranche de jambon d’York mince comme une feuille de papier, et grignotait un petit pain sans en laisser une miette pour les poissons dorés du bassin.

Les jours heureux passent si vite! De semaine en semaine Paul retardait son départ, et les belles masses de verdure du parc commençaient à revêtir des teintes safranées; des fumées blanches s’élevaient le matin de l’étang. Malgré le râteau sans cesse promené du jardinier, les feuilles mortes jonchaient le sable de l’allée; des millions de petites perles gelées scintillaient sur le gazon vert du boulingrin, et le soir on voyait les pies sautiller en se querellant à travers le sommet des arbres chauves.

Alicia pâlissait sous le regard inquiet de Paul et ne conservait de coloré que deux petites taches roses au sommet des pommettes. Souvent elle avait froid, et le feu le plus vif de charbon de terre ne la réchauffait pas. Le docteur avait paru soucieux, et sa dernière ordonnance prescrivait à miss Ward de passer l’hiver à Pise et le printemps à Naples.

Des affaires de famille avaient rappelé Paul en France; Alicia et le commodore devaient partir pour l’Italie, et la séparation s’était faite à Folkestone. Aucune parole n’avait été prononcée, mais miss Ward regardait Paul comme son fiancé, et le commodore avait serré la main au jeune homme d’une façon significative: on n’écrase ainsi que les doigts d’un gendre.

Paul, ajourné à six mois, aussi longs que six siècles pour son impatience, avait eu le bonheur de trouver Alicia guérie de sa langueur et rayonnante de santé. Ce qui restait encore de l’enfant dans la jeune fille avait disparu; et il pensait avec ivresse que le commodore n’aurait aucune objection à faire lorsqu’il lui demanderait sa nièce en mariage.

Bercé par ces riantes images, il s’endormit et ne s’éveilla qu’au jour. Naples commençait déjà son vacarme; les vendeurs d’eau glacée criaient leur marchandise; les rôtisseurs tendaient aux passants leurs viandes enfilées dans une perche: penchées à leurs fenêtres les ménagères paresseuses descendaient au bout d’une ficelle les paniers de provisions qu’elles remontaient chargés de tomates, de poissons et de grands quartiers de citrouille. Les écrivains publics, en habit noir râpé et la plume derrière l’oreille, s’asseyaient à leurs échoppes; les changeurs disposaient en piles, sur leurs petites tables, les grani, les carlins et les ducats; les cochers faisaient galoper leurs haridelles quêtant les pratiques matinales, et les cloches de tous les campaniles carillonnaient joyeusement l’Angelus.

Notre voyageur, enveloppé de sa robe de chambre, s’accouda au balcon; de la fenêtre on apercevait Santa-Lucia, le fort de l’Œuf, et une immense étendue de mer jusqu’au Vésuve et au promontoire bleu où blanchissaient les vastes casini de Castellamare et où pointaient au loin les villas de Sorrente.

Le ciel était pur, seulement un léger nuage blanc s’avançait sur la ville, poussé par une brise nonchalante. Paul fixa sur lui ce regard étrange que nous avons déjà remarqué; ses sourcils se froncèrent. D’autres vapeurs se joignirent au flocon unique, et bientôt un rideau épais de nuées étendit ses plis noirs au-dessus du château de Saint-Elme. De larges gouttes tombèrent sur le pavé de lave, et en quelques minutes se changèrent en une de ces pluies diluviennes qui font des rues de Naples autant de torrents et entraînent les chiens et même les ânes dans les égouts. La foule surprise se dispersa, cherchant des abris; les boutiques en plein vent déménagèrent à la hâte, non sans perdre une partie de leurs denrées, et la pluie, maîtresse du champ de bataille, courut en bouffées blanches sur le quai désert de Santa-Lucia.

Le facchino gigantesque à qui Paddy avait appliqué un si beau coup de poing, appuyé contre un mur sous un balcon dont la saillie le protégeait un peu, ne s’était pas laissé emporter par la déroute générale, et il regardait d’un œil profondément méditatif la fenêtre où s’était accoudé M. Paul d’Aspremont.

Son monologue intérieur se résuma dans cette phrase, qu’il grommela d’un air irrité: