Quant à ses habits, Altavilla les faisait venir de Londres, et le dandy le plus sévère eût approuvé sa tenue. Il n’y avait d’italien dans toute sa toilette que des boutons de chemise d’un trop grand prix. Là le goût bien naturel de l’enfant du Midi pour les joyaux se trahissait. Peut-être aussi que partout ailleurs qu’à Naples on eût remarqué comme d’un goût médiocre le faisceau de branches de corail bifurquées, de mains de lave de Vésuve aux doigts repliés ou brandissant un poignard, de chiens alongés sur leurs pattes, de cornes blanches et noires, et autres menus objets analogues qu’un anneau commun suspendait à la chaîne de sa montre; mais un tour de promenade dans la rue de Tolède ou à la Villa Reale eût suffi pour démontrer que le comte n’avait rien d’excentrique en portant à son gilet ces breloques bizarres.
Lorsque Paul d’Aspremont se présenta, le comte, sur l’instante prière de miss Ward, chantait une de ces délicieuses mélodies populaires napolitaines, sans nom d’auteur, et dont une seule, recueillie par un musicien, suffirait à faire la fortune d’un opéra.—A ceux qui ne les ont pas entendues, sur la rive de Chiaja ou sur le môle, de la bouche d’un lazzaronne, d’un pêcheur ou d’une trovatelle, les charmantes romances de Gordigiani en pourront donner une idée. Cela est fait d’un soupir de brise, d’un rayon de lune, d’un parfum d’oranger et d’un battement de cœur.
Alicia, avec sa jolie voix anglaise un peu fausse, suivait le motif qu’elle voulait retenir, et elle fit, tout en continuant, un petit signe amical à Paul, qui la regardait d’un air assez peu aimable, froissé de la présence de ce beau jeune homme.
Une des cordes du hamac se rompit, et miss Ward glissa à terre, mais sans se faire mal; six mains se tendirent vers elle simultanément. La jeune fille était déjà debout, toute rose de pudeur, car il est improper de tomber devant des hommes. Cependant, pas un des chastes plis de sa robe ne s’était dérangé.
«J’avais pourtant essayé ces cordes moi-même, dit le commodore, et miss Ward ne pèse guère plus qu’un colibri.»
Le comte d’Altavilla hocha la tête d’un air mystérieux: en lui-même évidemment il expliquait la rupture de la corde par une tout autre raison que celle de la pesanteur; mais, en homme bien élevé, il garda le silence, et se contenta d’agiter la grappe de breloques de son gilet.
Comme tous les hommes qui deviennent maussades et farouches lorsqu’ils se trouvent en présence d’un rival qu’ils jugent redoutable, au lieu de redoubler de grâce et d’amabilité, Paul d’Aspremont, quoiqu’il eût l’usage du monde, ne parvint pas à cacher sa mauvaise humeur; il ne répondait que par monosyllabes, laissait tomber la conversation, et en se dirigeant vers Altavilla, son regard prenait son expression sinistre; les fibrilles jaunes se tortillaient sous la transparence grise de ses prunelles comme des serpents d’eau dans le fond d’une source.
Toutes les fois que Paul le regardait ainsi, le comte, par un geste en apparence machinal, arrachait une fleur d’une jardinière placée près de lui et la jetait de façon à couper l’effluve de l’œillade irritée.
«Qu’avez-vous donc à fourrager ainsi ma jardinière? s’écria miss Alicia Ward, qui s’aperçut de ce manége. Que vous ont fait mes fleurs pour les décapiter?
—Oh! rien, miss; c’est un tic involontaire, répondit Altavilla en coupant de l’ongle une rose superbe qu’il envoya rejoindre les autres.