Paul prit une glace au café de l’Europe sur le largo du palais: quelques personnes l’examinèrent avec attention, et changèrent de place en faisant un geste singulier.
Il entra au théâtre de Pulcinella, où l’on donnait un spectacle tutto da ridere. L’acteur se troubla au milieu de son improvisation bouffonne et resta court; il se remit pourtant; mais au beau milieu d’un lazzi, son nez de carton noir se détacha, et il ne put venir à bout de le rajuster, et comme pour s’excuser, d’un signe rapide il expliqua la cause de ses mésaventures, car le regard de Paul, arrêté sur lui, lui ôtait tous ses moyens.
Les spectateurs voisins de Paul s’éclipsèrent un à un; M. d’Aspremont se leva pour sortir, ne se rendant pas compte de l’effet bizarre qu’il produisait, et dans le couloir il entendait prononcer à voix basse ce mot étrange et dénué de sens pour lui: un jettatore! un jettatore!
VI
Le lendemain de l’envoi des cornes, le comte Altavilla fit une visite à miss Ward. La jeune Anglaise prenait le thé en compagnie de son oncle, exactement comme si elle eût été à Ramsgate dans une maison de briques jaunes, et non à Naples sur une terrasse blanchie à la chaux et entourée de figuiers, de cactus et d’aloès; car un des signes caractéristiques de la race saxonne est la persistance de ses habitudes, quelque contraires qu’elles soient au climat. Le commodore rayonnait: au moyen de morceaux de glace fabriquée chimiquement avec un appareil, car on n’apporte que de la neige des montagnes qui s’élève derrière Castellamare, il était parvenu à maintenir son beurre à l’état solide, et il en étalait une couche avec une satisfaction visible sur une tranche de pain coupée en sandwich.
Après ces quelques mots vagues qui précèdent toute conversation et ressemblent aux préludes par lesquels les pianistes tâtent leur clavier avant de commencer leur morceau, Alicia, abandonnant tout à coup les lieux communs d’usage, s’adressa brusquement au jeune comte napolitain:
«Que signifie ce bizarre cadeau de cornes dont vous avez accompagné vos fleurs? Ma servante Vicè m’a dit que c’était un préservatif contre le fascino; voilà tout ce que j’ai pu tirer d’elle.
—Vicè a raison, répondit le comte Altavilla en s’inclinant.
—Mais qu’est-ce que le fascino? poursuivit la jeune miss; je ne suis pas au courant de vos superstitions... africaines, car cela doit se rapporter sans doute à quelque croyance populaire.
—Le fascino est l’influence pernicieuse qu’exerce la personne douée, ou plutôt affligée du mauvais œil.