—Et l’oiseau qui, palpitant d’horreur et poussant des cris lamentables, descend du haut d’un arbre, d’où il pourrait s’envoler, pour se jeter dans la gueule du serpent qui le fascine, obéit-il à un préjugé? a-t-il entendu dans les nids des commères emplumées raconter des histoires de jettatura?—Beaucoup d’effets n’ont-ils pas eu lieu par des causes inappréciables pour nos organes? Les miasmes de la fièvre paludéenne, de la peste, du choléra, sont-ils visibles? Nul œil n’aperçoit le fluide électrique sur la broche du paratonnerre, et pourtant la foudre est soutirée! Qu’y a-t-il d’absurde à supposer qu’il se dégage de ce disque noir, bleu ou gris, un rayon propice ou fatal? Pourquoi cette effluve ne serait-elle pas heureuse ou malheureuse d’après le mode d’émission et l’angle sous lequel l’objet la reçoit?

—Il me semble, dit le commodore, que la théorie du comte a quelque chose de spécieux; je n’ai jamais pu, moi, regarder les yeux d’or d’un crapaud sans me sentir à l’estomac une chaleur intolérable, comme si j’avais pris de l’émétique; et pourtant le pauvre reptile avait plus de raison de craindre que moi qui pouvais l’écraser d’un coup de talon.

—Ah! mon oncle! si vous vous mettez avec M. d’Altavilla, fit miss Ward, je vais être battue. Je ne suis pas de force à lutter. Quoique j’eusse peut-être bien des choses à objecter contre cette électricité oculaire dont aucun physicien n’a parlé, je veux bien admettre son existence pour un instant, mais quelle efficacité peuvent avoir pour se préserver de leurs funestes effets les immenses cornes dont vous m’avez gratifiée?

—De même que le paratonnerre avec sa pointe soutire la foudre, répondit Altavilla, ainsi les pitons aigus de ces cornes sur lesquelles se fixe le regard du jettatore détournent le fluide malfaisant et le dépouillent de sa dangereuse électricité. Les doigts tendus en avant et les amulettes de corail rendent le même service.

—Tout ce que vous me contez là est bien fou, monsieur le comte, reprit miss Ward; et voici ce que j’y crois comprendre: selon vous, je serais sous le coup du fascino d’un jettatore bien dangereux; et vous m’avez envoyé des cornes comme moyens de défense?

—Je le crains, miss Alicia, répondit le comte avec un ton de conviction profonde.

—Il ferait beau voir, s’écria le commodore, qu’un de ces drôles à l’œil louche essayât de fasciner ma nièce! Quoique j’aie dépassé la soixantaine, je n’ai pas encore oublié mes leçons de boxe.»

Et il fermait son poing en serrant le pouce contre les doigts pliés.

«Deux doigts suffisent, milord, dit Altavilla en faisant prendre à la main du commodore la position voulue. Le plus ordinairement la jettatura est involontaire; elle s’exerce à l’insu de ceux qui possèdent ce don fatal, et souvent même, lorsque les jettatori arrivent à la conscience de leur funeste pouvoir, ils en déplorent les effets plus que personne; il faut donc les éviter et non les maltraiter. D’ailleurs, avec les cornes, les doigts en pointe, les branches de corail bifurquées, on peut neutraliser ou du moins atténuer leur influence.

—En vérité, c’est fort étrange, dit le commodore, que le sang-froid d’Altavilla impressionnait malgré lui.