«Mon cher comte, dit enfin le commodore, un peu remis de son trouble, votre proposition m’étonne—autant qu’elle m’honore.—En vérité, je ne sais que vous répondre; je n’ai pas consulté ma nièce.—On parlait de fascino, de jettatura, de cornes, d’amulettes, de mains ouvertes ou fermées, de toutes sortes de choses qui n’ont aucun rapport au mariage, et puis voilà que vous me demandez la main d’Alicia!—Cela ne se suit pas du tout, et vous ne m’en voudrez pas si je n’ai pas des idées bien nettes à ce sujet. Cette union serait à coup sûr très-convenable, mais je croyais que ma nièce avait d’autres intentions. Il est vrai qu’un vieux loup de mer comme moi ne lit pas bien couramment dans le cœur des jeunes filles...»
Alicia, voyant son oncle s’embrouiller, profita du temps d’arrêt qu’il prit après sa dernière phrase pour faire cesser une scène qui devenait gênante, et dit au Napolitain:
«Comte, lorsqu’un galant homme demande loyalement la main d’une honnête jeune fille, il n’y a pas lieu pour elle de s’offenser, mais elle a droit d’être étonnée de la forme bizarre donnée à cette demande. Je vous priais de me dire le nom du prétendu jettatore dont l’influence peut, selon vous, m’être nuisible, et vous faites brusquement à mon oncle une proposition dont je ne démêle pas le motif.
—C’est, répondit Altavilla, qu’un gentilhomme ne se fait pas volontiers dénonciateur, et qu’un mari seul peut défendre sa femme. Mais prenez quelques jours pour réfléchir. Jusque-là, les cornes exposées d’une façon bien visible suffiront, je l’espère, à vous garantir de tout événement fâcheux.»
Cela dit, le comte se leva et sortit après avoir salué profondément.
Vicè, la fauve servante aux cheveux crépus, qui venait pour emporter la théière et les tasses, avait, en montant lentement l’escalier de la terrasse, entendu la fin de la conversation; elle nourrissait contre Paul d’Aspremont toute l’aversion qu’une paysanne des Abruzzes apprivoisée à peine par deux ou trois ans de domesticité, peut avoir à l’endroit d’un forestiere soupçonné de jettature; elle trouvait d’ailleurs le comte Altavilla superbe, et ne concevait pas que miss Ward pût lui préférer un jeune homme chétif et pâle dont elle, Vicè, n’eût pas voulu, quand même il n’aurait pas eu le fascino. Aussi, n’appréciant pas la délicatesse de procédé du comte, et désirant soustraire sa maîtresse, qu’elle aimait, à une nuisible influence, Vicè se pencha vers l’oreille de miss Ward et lui dit:
«Le nom que vous cache le comte Altavilla, je le sais, moi.
—Je vous défends de me le dire, Vicè, si vous tenez à mes bonnes grâces, répondit Alicia. Vraiment toutes ces superstitions sont honteuses, et je les braverai en fille chrétienne qui ne craint que Dieu.»
VII
«Jettatore! jettatore! Ces mots s’adressaient bien à moi, se disait Paul d’Aspremont en rentrant à l’hôtel; j’ignore ce qu’ils signifient, mais ils doivent assurément renfermer un sens injurieux ou moqueur. Qu’ai-je dans ma personne de singulier, d’insolite ou de ridicule pour attirer ainsi l’attention d’une manière défavorable? Il me semble, quoique l’on soit assez mauvais juge de soi-même, que je ne suis ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni maigre, ni gros, et que je puis passer inaperçu dans la foule. Ma mise n’a rien d’excentrique; je ne suis pas coiffé d’un turban illuminé de bougies comme M. Jourdain dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme; je ne porte pas une veste brodée d’un soleil d’or dans le dos; un nègre ne me précède pas jouant des timbales; mon individualité parfaitement inconnue, du reste, à Naples, se dérobe sous le vêtement uniforme, domino de la civilisation moderne, et je suis dans tout pareil aux élégants qui se promènent rue de Tolède ou au largo du Palais, sauf un peu moins de cravate, un peu moins d’épingle, un peu moins de chemise brodée, un peu moins de gilet, un peu moins de chaînes d’or et beaucoup moins de frisure.